Articles Critiques

 Toxique – 1939

H[enri] M[artineau], “Julien Blanc : Toxique”, Le Divan, 1939, p. 268.

        A l’instant même qu’il meurt un jeune tuberculeux rêve le bel amour qu’il n’a pas vécu. Voilà le sujet de ce roman qui n’est point un conte bleu, il s’en faut bien. Mais l’auteur a su y exprimer ses idées un peu sommaires et intransigeantes. Ce livre a tous les défauts d’un premier roman, mais ouvrez- le seulement : vous irez jusqu’au bout, tant il est pathétique. On dirait que l’on se trouve devant un fragment de vie. Ce récit douloureux, emporté parfois par une belle ardeur lyrique, entrelace deux thèmes : celui des turpitudes imposé par l’injustice sociale et celui de la fraîcheur et de la pureté enfanté par le cœur du héros Car si l’enfer de J.-P. Sartre est un univers écrasant et fermé, celui de J. Blanc suppose un paradis.

H. M.

[Jean Guérin], « Julien Blanc – Toxique », « Romans et Récits », La NRF, n°312, septembre 1939

Roman d’une adolescence mi-montparnasse, mi-Bat’ d’Af’, mais plus haute en couleurs, plus cruelle et plus tendre que ne le comportent d’ordinaire les règles du genre.

 

Mort-né  – 1941

Robert Desnos, « Mort-né par Julien Blanc (Albin-Michel), Dodo manières par Charles Trenet (Albin Michel) », « Interlignes – Chronique littéraire », Aujourd’hui, 31 mars 1941

L’homme aime à se raconter. Poète ou romancier, auteur de mémoires ou conteur au coin du feu. Il puise toujours dans son propre fonds,  dans son expérience plus ou moins grande, dans l’évocation de son passé. Mais, si sincère soit-il, il ment toujours, ne serait-ce que par omission. De là ce goût de la fiction auquel les historiens eux-mêmes résistent difficilement. Le roman est né de ce besoin, et ce qu’il convient de demander aux auteurs, ce n’est pas d’y échapper, ou de s’y soumettre mais de justifier d’une nécessité quand ils écrivent. Autrement ils ne nous serviront que de la guimauve, qui même trempée dans la moutarde, reste de la guimauve. Aucun artifice de style ne peut remplacer cette nécessité même si l’auteur, armé de la poutre qu’il a dans l’œil, tente d’assommer ces contemporains.

[…] Trenet sait ici nous entrainer dans une aventure turbulente qu’il dit être la sienne. Et cela doit être vrai car il se montre, tout au long du récit, riche d’imagination et maladroit au mensonge, à la fiction.  Tout autre est le roman de Julien Blanc, en proie au pessimisme si fréquent des jeunes gens. Le point de départ (et lui seul) est presque celui de l’«inconnu d’Arras », la belle pièce d’Armand Salacrou. Mais alors que le héros de celle-ci revivait avant de mourir des souvenirs exaltants et s’effaçait peu à peu dans les perspectives du passé, se fondait à son tour dans la grande fresque des humanités éteintes, entièrement née dans son cœur et son cerveau, que se précipite le personnage central de Mort-né, avant de s’abîmer dans un néant sans écho.

[…] Julien Blanc est intoxiqué par les climats mauvais. On a envie de lui dire : « Non, ce n’est pas cela la vie, ce n’est pas seulement ça ». Julien Blanc découvrira la joie de vivre, joie de vivre que ne perdra pas Charles Trenet, mais qu’il aura l’occasion de manifester sous des ciels plus ténébreux, en des saisons moins clémentes, que les ciels et les saisons de son univers intérieur. Que Julien Blanc se débarrasse donc de ce goût du triste, qu’il évite les développements et les dialogues pseudo-philosophiques, et il nous donnera l’œuvre que son premier volume permet d’espérer et d’attendre.

Car ce roman vaut qu’on le lise. Il est, lui aussi, une confession d’un enfant du siècle : que Julien Blanc, à la quarantaine, bronze son cœur au lieu de le briser, comme disait Chamfort, à moins que ce ne soit Rivarol.

 

Fernand Lemoine, « Mort-Né, par Julien Blanc (Albin Michel) », La NRF, n° 328, Juin 1941, p.883-884

        Le livre de M. Julien Blanc nous fait songer à l’un des chefs-d’œuvre du théâtre contemporain, à cette Inconnue d’Arras, que Lugné-Poe montait voici quelques années à la Comédie des Champs Élysées. En trois actes, M. Salacrou grossissait pour nous cette minute précise qui sépare la vie de l’au-delà, cette minute toute peuplée de fantômes du passé, des souvenirs du mourant.

        Le point de départ est le même ici et les 250 pages du volume forment le récit de cette minute, ou mieux le récit de la vie du héros, revue, revécue en une minute. Mais comme celui-ci est trop misérable, qu’il a été trop malheureux, c’est une vie inventée qu’il va revivre. A la vérité trop laide, il préfère un mensonge qui le comble ; à l’indifférence d’une jeune femme, il préfère des amours imaginaires : “Comme l’on se ment bien, au moment du grand saut!

         Pierre a beau se mentir, il ne peut placer son rêve que dans son cadre à lui, dans cette vérité dont il n’a pu, dont il ne pourra jamais se débarrasser : la misère. Même en rêve, il ne peut se revoir que misérable, loqueteux et malade ; il ne peut imaginer vivre que de charité : “ …toujours, toujours …toujours recevoir, c’est navrant …Si je guéris, travailler ? Mes doigts se refusent, sont devenus insensibles. Ils ne recouvrent un peu d’énergie que pour saisir dans une autre main une pièce de monnaie, quelquefois un billet froissé …” Éternelle utopie de ceux qui ne possèdent rien : voir ceux qui possèdent s’occuper d’eux et leur donner.

         Il y a dans tout ce livre une poésie âpre qui va loin. La misère, sous toutes ses formes : le jeûne, la fatigue, la maladie, la faim, l’appétit et même l’appétit sexuel, M. Julien Blanc l’a fouillée, on a presque envie d’écrire en connaisseur, en tout cas en homme qui l’a touchée de près. Mais il n’y a ni révolte, ni haine, ni même lassitude ou tendresse dans ce récit : tout reste viril d’un bout à l’autre, et vigoureux comme le style original dans lequel il est compose, même lorsque Pierre revit ses amours imaginaires ; lorsqu’il se sent transformé, heureux.

        Certes, nous aurions aimé, aux moments les plus beaux de ce rêve, un rappel, même brutal, à la réalité, et c’est peut-être là le seul procès que nous ferons à l’auteur, parce qu’il nous semble que son œuvre y eût gagné en intensité, mais ces passages sont parmi les mieux venus du volume : “Toutes les laideurs de la vie s’estompent, disparaissent. Il n’a fallu qu’un acte tout normal, tout humain, pu et singulier : le baiser et l’étreinte de celle qui dans le sommeil cherchait encore mes bras, mes lèvres, pour que le miracle m’illuminât, fît de moi un homme tout neuf.”

        C’est par l’amour que l’homme est sauvé, quand il est assez simple pour l’accepter tel qu’il est : “Ces mots d’amour, les blasées s’en moquent. Et pourtant, sait-on que c’est ça, le bonheur ?” Le plus démuni, le plus pauvre des homes peut trouver là des instants de bonheur. Mais, hélas, des instants seulement. La continuité manqué ici, comme elle manqué à l’amour et au rêve. Pourtant, toujours l’homme rêvera, voudra mieux, tentera la réalisation de ses désirs. “On fait des projets. Timidement, on essaye de leur donner corps, apparence de corps, de réalité, et puis rien ne se réalise, tout reste à l’état mort-né …”

 

Fernand Lemoine

 

L’Admission – 1941

 

Fernand Lemoine, “L’Admission par Julien Blanc (Albin Michel)”, La NRF, n° 337, mars 1942, p.359-361.

Curieux cas que celui de M. Julien Blanc : après deux romans d’un ton personnel et humains au risque de tomber dans l’artifice il change aujourd’hui sa méthode. Puisque l’artiste doit essayer de se renouveler, j’entends bien qu’il ne pouvait indéfiniment creuser ce sillon atroce que forment les deux confessions de Toxique et de Mort-né. A ce point de vue sa tentative n’attire que sympathie. Pourtant il est à craindre qu’il s’agisse d’autre chose : on peut se demander si l’auteur n’a pas été obsédé par l’idée de faire un roman véritable, si, ayant trop réfléchi sur l’art du roman et conscient des qualités prouvées par ses deux précédents ouvrages, il n’a pas voulu écrire en homme de métier au lieu de se laisser entraîner par son instinct. On songe à un musicien qui, lors d’un récital, ne jouerait que des exercices particulièrement difficiles, émerveillement des techniciens, mais dont le public attendrait en vain l’émotion qu’il est venu chercher. Certes, le côté Rousseau y a gagné, mais le côté Récit y a perdu ; or, dans tout roman, le lecteur cherche un récit. Ou bien il lit des essais.

Les qualités de l’auteur restent les mêmes dans L’Admission que dans Toxique et dans Mort-né, mais il n’a pas su se débarrasser de défauts graves comme cette constante tendance à la dissertation philosophique qui ne fait au contraire que s’affirmer. Nous retrouvons dans ces trois volumes la même tendresse virile, ou mieux le même besoin de tendresse que la vie entrave sans cesse. Dans Toxique notamment, l’amour maternel trop tôt interrompu, la piété filiale d’un tout jeune enfant sont évoqués avec une émotion rude. Ce que Julien Blanc dit d’une adolescence sans affection, de la solitude, “la plus inexorable fatalité de la misère” ; sa peinture des repris de justice qui ne veulent pas l’être, des êtres qui “se butent”, dans un labyrinthe, “aux parois suintant la malchance et la misère” ; tout cela rend un son humain qui touche profondément. Si nous sommes moins touchés dans L’Admission, c’est dû, je crois, au caractère plus diffus de l’œuvre et surtout à cette tendance à la dissertation signalée plus haut. Que ses personnages s’en prennent à la société et l’accusent de tous leurs maux, on le comprend, étant donné la détresse dans laquelle ils sont plongés ; que l’auteur fasse le procès des œuvres et des “bonnes dames” comme dans Toxique, c’est encore fort bien ; mais qu’il reprenne le fatras des théories naturalistes sur l’hérédité et la responsabilité bourgeoise, on est bien oblige de lui dire que ce n’est pas ce que l’on cherche dans un roman. Julien Blanc fera mieux le procès de l’humanité par les peintures dans lesquelles il excelle que par des théories. La détresse qu’il a vue du dedans, les hallucinations alimentaires du Roger de Toxique, la maladie, la fatigue et même l’appétit sexuel du Pierre de Mort-né nous émeuvent mille fois plus que les discours du Vignaise de L’Admission.

Autre élément permanent de ces trois œuvres : l’amour, ou mieux une certaine forme de l’amour : non seulement le thème “je l’aime et elle ne m’aime pas” revient souvent, mais les personnages sont toujours tourmentés par le drame “chair-esprit”. Comme s’ils n’avaient pas assez de leur misère, l’amour déçu, irréalisé, irréalisable à cause de cette misère même, vient encore s’ajouter à leurs angoisses, à leurs malheurs. Outre la soif de souffrir, une sorte de fatalisme orgueilleux, de repliement sur eux-mêmes, on sent chez eux la hantise du désir physique qui gâche l’affection. Quant à leur solitude, leur volonté n’est jamais assez forte pour leur permettre d’en sortir.

Et là rejoignons L’Admission, cette admission dans l’humain à laquelle donne droit tant de douleurs. Peu importe la qualité de la souffrance pourvu qu’il y ait souffrance. Dans les trois cas elle existe, mais alors que le lecteur a senti celle de Roger de Toxique et du Pierre de Mort-né, celle de Joseph de L’Admission lui échappe.

Dans son ”Prière d’insérer” Julien Blanc parle de “mettre au point une œuvre capable de rester – d’être utile”. Qu’il m’en croie, une œuvre reste si elle non pas utile, mais attrayante, mais attirante. Et pour être attirante elle doit être de qualité. Aux dons innés de l’auteur doit s’ajouter le lent et patient travail de l’artisan qui parachève son ouvrage. Or, dans L’Admission les nonchalances de style sont encore nombreuses. L’auteur peut se contenter de cette écriture simple qui est la sienne ; il n’a pas besoin de chercher l’effet parce que son fond est assez riche, mais j’aimerais sentir chez lui un plus grand souci de la forme. Ce travail de nettoyage, cette “toilette” de l’œuvre n’enlève rien à ses qualités ; elle permet de les mieux voir au contraire. Un style plus travaillé permettrait de sentir davantage ce don de créer une atmosphère, de faire vivre des personnages même épisodiques que nous révèle L’Admission.

        Malgré ce don de rendre une atmosphère, le caractère mal défini de la ville prise pour cadre du roman déroute un peu le lecteur. Il s’attend au réel dans l’irréel, formule particulièrement belle qui était celle de Mort-né, et c’est le réel dans l’indéterminé qu’il trouve ici. Il y a là un décalage qui ne manque pas de choquer. Et puis on souhaite plus bénéficier des dons d’un auteur que de les voir. Il ne suffit pas de savoir qu’un romancier sait créer un climat, il faut qu’il nous y plonge à notre insu.

        On se demande, en, lisant L’Admission, où veut en venir l’auteur, et, le livre fermé, s’il n’a pas voulu en venir absolument à rien, sauf à nous montrer ses dons qui sont réels, sauf à nous prouver son talent qui est multiple. Il nous a offert un conte de fées d’ailleurs dort beau, un poème discutable dont j’ai peur qu’il soit pour beaucoup de lecteurs aussi compliqué que pour le petit cerveau de Léa ; il nous a, en un mot, exhibé ses outils. Il lui reste à s’en servir sans nous les faire voir et à nous apporter ne œuvre dans laquelle nous retrouverons l’instinct, le tempérament de l’auteur de Mort-né à côté du métier et de l’intelligence de celui de L‘Admission.

Fernand Lemoine

 

 

Maurice Blanchot, «  Les Trois romans », Chroniques littéraires du Journal des Débats, Les Cahiers de la NRF, 2007, p.165-170

 

        […] Le dessein de L’Admission et de Solitudes viriles [d’Elisabeth Porquerol] est beaucoup plus désordonné [que L’Apprentissage de la ville, de Luc Dietrich], mais il marque aussi la recherche aventureuse de deux êtres qui tendent laborieusement vers leur libération. Le Vignaise de Julien Blanc, dans ce mode semi-irréel, semi-indéterminé qui est le principal intérêt du roman, se débat entre la lâcheté, les servitudes d’institutions corrompues et les bizarreries sentimentales dont il souffre ; il est faible et ses chutes le rendent chaque fois plus faible. Il est orgueilleux et misérable, solitaire et incapable de solitude, corrompu par ce qu’il aime et sauvé de cette corruption par la souffrance. Tout cela figure une détresse assez floue, dont de longs discours déclamatoires laissent apparaître le caractère enfantin. Finalement ce jeune homme infortuné  trouve lui aussi le salut et est « admis » dans l’humain dont ses défaillances l’ont à la fois écarté et rapproché. Il reçoit le sceau de la bénédiction supérieure qui ne manque guère au malheur. Tout finit donc bien dans ces destinées que l’abîme attire et qui semblent  réservées à la catastrophe.

        […] L’Admission et Solitudes viriles mêlent dans le plus grand enfantillage des inquiétudes métaphysiques, des récriminations sociales et des rêveries de la sensibilité. Les héros de la misère passent du rôle d’accusateurs politiques à celui de solitaires gémissants et fourbus. Ils se plaignent et se dénoncent. Ils vont de leurs malheurs aux malheurs d’autrui, comme des feux follets que le vent éparpille et qui n’éclairent même pas le marais qui les alimente. Ils sont incapables d’aller au bout de quoi que ce doit. Que sont-ils ? Que représentent-ils ?  La sécurité les attend après cette fausse solitude et cette détresse mensongère dont ils ont porté momentanément l’étiquette en identifiant les vagues rumeurs de leur prétention avec des tourments mortels. Ce sont des ombres que contentera un ombre de satisfaction.

        [… ] Mais le sentiment tragique de la vie n’a rien à voir avec le goût de l’honnêteté, et il est difficile de prendre au sérieux un monde dont les abîmes sont figurés par des histoires de toxique et les sommets par l’idéal d’un jeune homme sage. Ces réserves visent particulièrement L’Admission de Julien Blanc qu unit à certaines inventions mythiques assez heureuses un fatras réaliste dont le style le plus négligent accuse encore le caractère conventionnel.

[Maurice Blanchot]

 

 

Seule la vie… – 1943

Robert Brasillach, “L’envers d’un monde. Julien Blanc : Seule la vie (Gallimard)”, Le Petit parisien, 4 octobre 1943, p.149-152

   

          Quand j’avais douze ans, je lisais avec beaucoup de larmes Jack d’Alphonse Daudet, qui a fait pleurer des générations, et qui est un livre humain et tendre. Mais Jack est un roman plein d’optimisme et de gaieté devant Seule la vie … Je relis en ce moment le Voyage au bout de la nuit et Mort à crédit, qui ne passent point pour des ouvrages allègres. Mais Céline est un plaisantin à côté de M. Julien Blanc, auteur de Seule la vie … Ne donnons pas son œuvre aux enfants de douze ans, elle n’est pas faite pour eux. Faut-il dire qu’il n’en a pas paru de plus saisissante depuis longtemps ?

        Les précédents récits de ce jeune écrivain : Toxique, Mort-né, L’Admission, m’avaient, je dois le dire, découragé : on y voyait s’épanouir la littérature du chien crevé au fil de l’eau qui fut si fort de mode entre les deux guerres. Seule la vie … dépasse ce stade apparemment littéraire comme l’authentique dépasse l’artificiel. C’est un livre affreux, où l’on plonge dans une extraordinaire atmosphère méphitique, mais c’est un livre qui compte. Jadis, M. Roger Martin du Gard avait donné un récit qui fit presque scandale et qui ne nous semblera aujourd’hui que composition à l’eau de rose.  Si vous voulez savoir ce qu’est l’Enfer, M. Julien Blanc ( ou son livre, mais y a-t-il grande différence ? ) en revient tout droit. C’est le premier reporter qui ait franchi le ligne de démarcation du monde souterrain.

        Contre la bourgeoisie, qui aime à fermer les yeux, commençons tout d’abord par dire que tout cela existe. Oui, il y a des enfants malheureux, des adolescents jetés à l’aube sous le coups, la misère, l’infamie morale. Oui, il a des monstres, il y a des douleurs, il a des enfers. Ce n’est pas en le niant qu’on supprimera la géhenne. Dans ce récit composé sous forme de mémoires, il ne me semble rien voir, excepté dans le personnage de la mère justement paré de tendres couleurs un peu trop féerique, qui ne soit rigoureusement exacte. Le héros, né sans père, qui perd sa mère jeune, est dès son enfance mis sous la garde d’institutions charitables, passe de maison en maison, de gardien en gardien, tantôt assez bien traité, tantôt roué de coups. Il ment, il vole, il est battu et il bat, il est sournois, lâche, vindicatif, et, à la fin du volume, déserteur militaire après s’être engagé, il part pour les « Joyeux ». on nous promet une suite, il est peu probable qu’elle soit plus gaie. Au cours de son périple à travers les cercles infernaux, il n’est soutenu que par le souvenir de sa mère. Tout le reste, religion, charité, est menteur et horrible. Je ne crois pas avoir rien lu jamais qui soit plus violemment anarchique. Crève donc, société !

        Rappelons-le, on n’a pas à refuser un si affreux témoignage. L’infamie de certaines âmes « charitables » qui a déjà fourni à Dickens un de ses thèmes les plus constants, est ici traduite avec un cynisme désespéré et puissant. Qu’avez-vous à répondre à ce garçon ? Il n’a pas à se louer, c’est le moins qu’on puisse dire, du sort qui lui est fait. Ce n’est pas parce qu’il existe par le monde des âmes vraiment charitables, des jours heureux, des cœurs purs, que le reste doit être supprimé de notre vision. Tout justement, une éthique, un socialisme, pour être justifiés, doivent tenir compte de ces choses là, de ces êtres là, même s’ils nous paraissent trop inadaptés, en fin de compte, pour être « récupérables » par la société. Mais dans la mesure où nous participons à la société existante, dans la mesure où nous sommes complices, je plaindrais celui qui n’a pas lu ce livre en ressentant au fond de lui une sorte d’obscur remords.

        Je ne crois pas, en disant cela, céder à je ne sais quel romantisme de la révolte et de l’ordure. Car, justement, il me faut bien dire aussi que l’ordure morale me semble submerger un peu trop ce livre. Et si ce héros doit, en toute justice, recevoir de nous l’indulgence que lui méritent ses malheurs, en définitive nous ne pouvons nous accorder totalement avec lui, ni l’accepter. Ce n’est pas qu’il ne rencontre que des monstres : tout au contraire, M. Julien Blanc, avec la plus grande franchise, nous le fait voir de temps à autre, passant à côté d’une petite chance. Il a un ou deux amis, sincères et dévoués, il est placé chez des braves gens. Et, c’est lui, alors, qui se rebelle contre le passage du bonheur. Il vole son meilleur ami, il est infâme envers ceux qui le traient bien. Il décourage à tout jamais la sympathie. On peu voir que dans ce témoignage M. julien Blanc n’a fait aucune concession aux couleurs roses de l’existence. Il ne s’agit pas chez lui, d’un honnête David Copperfield, d’un honnête Jack, injustement persécutés. Non, le mal qui a accablé son héros ‘a finalement perverti en entier, et c’est bien ainsi, en effet, que les choses se passent généralement. La vérité de ce cas, répétons-le, est aussi affreuse que totale.

      Après un long silence, les critiques, le public ont fini par découvrir ce livre étonnant. Nous ne pouvons pas nous y attacher comme nous le voudrions, à cause de l’indignité morale du héros. Nous en sortons accablés et un peu dégoûtés. On aurait voulu un petit éclair, une lueur, sans laquelle il faut bien dire que nous devons, nous aussi, condamner totalement le personnage. Mais n’oublions pas en même temps de condamner la société qui l’a enfanté. C’est la leçon suprême de cet ouvrage en marge de tout : nous sommes vraiment, cette fois , au bout de la nuit.

[ Robert Brasillach ]

 

Marcel Espiau, « Seule la vie… – Julien Blanc – Gallimard », [Les Temps nouveaux ?], octobre 1943

 

          Quel curieux livre vient d’écrire pour la Nouvelle Revue Française, M. Julien Blanc ! Jamais le malheur ne nous a paru aussi monotone, que dans cette longue, cette interminable, mais prenante litanie de l’impuissance morale, de la perversité candide – presque «pure» – du fatalisme et du désespoir, qu’est ce récit obsédant à force de mauvais sort : Seule la vie

          M. Julien Blanc avait attiré notre attention par deux précédents ouvrages parus chez Albin Michel : Mort-né et L’Admission. C’étaient deux œuvres terriblement imparfaites dans lesquelles, si un certain goût pour la misère et la vice s’étalait avec une démesure et un désir évident d’épater, quelques pages indiquaient cependant un tempérament d’écrivain attachant malgré ses outrances et ses maladresses. Déjà s’affirmaient, en effet, dans ces deux romans, avec une puissance d’évocation certaine, cette prédilection morbide pour un personnage plein de faiblesse, écœurant même par sa facilité à s’abandonner, à glisser au mal, qui maintenant s’épanouit pleinement, avec une force blessante et atrocement progressive dans Seule la vie

          Ce dernier livre est douloureux, car c’est celui qui conte l’existence d’un enfant prédestiné au malheur dès sa naissance en dépit de sa gentillesse et de la tendresse inemployée dont son cœur est plein ; il est douloureux parce qu’on est bien forcé d’écrire que cette « anthologie » de mauvais traitements, de sales promiscuités, de coups, d’infects collèges et de chiourmes n’est pas – ne peut pas être – le seul produit de l’imagination. Si romanesque que soit l’action proposée par M. Julien Blanc, il n’est point possible, en effet, que ce ne soit là qu’une somme impressionnante de blessures impersonnelles. L’auteur se plaît de toute évidence, à ressasser pour lui-même, cette jeune existence déréglée, versatile, qui l’a touché de si près, qu’il en est d’abord comme surpris d’en pouvoir parler librement. Mais la surprise passée, l’auteur se complaît dans cette enfance et cette adolescence fougueuses, n’épargnant alors rien de ses déceptions ni de ses saletés. Il conte avec une froide tranquillité ses rapines, ses malversations, ses colères, comme ses amours déçues et ses amitiés malchanceuses ; il se jette à la poursuite de ses souvenirs. On sent que chaque figure évoquée en appelle d’autres, que chaque raclée qu’il reconstitue, que chaque cachot dont il retrouve la forme hideuse font apparaître en lui d’autres exactions, d’autres tourmenteurs, d’autres prisons. Il en rajoute alors, avec une frénésie à noircir son héros – j’allais écrire se noircir lui-même ! – et c’est petit à petit, la pollution grandissante, presque méthodique, de cette âme, qui s’accomplit dans une atmosphère de charité choquante, d’éducation répressive et de redressements inhumains. L’enfant ainsi traqué par une autorité insensible et pesante ne peut plus s’évader. Il est voué au malheur. Et pourtant, cet enfant était-il plus mauvais qu’un autre ? Ce révolté passif était-il vraiment sans courage, sans élan, sans fraîcheur ; était-il d’une dureté de caractère irrémissible ? Non. Mais il a manqué une affection véritable pour qu’il devint un homme comme les autres, qu’il aimât et fût aimé.

           C’est le ton de la confession que M. Julien Blanc adopte pour nous conter les malheurs de son héros. Enfant naturel.

          Livre curieux, ai-je dit. Oui. Livre cafardeux, d’une existence amorale mais débordante de sensibilité étrange. Le héros du livre de M. Julien Blanc n’est pas un méchant bougre. C’est la vie qui se charge de la marquer d’aussi triste façon. Abandonné, sans affection, sans soutien, ne pouvant réaliser ce à quoi il aspire, cahoté des internats les plus rebutants aux pénitenciers les plus rudes, objet de convoitise abjecte des uns et des brutalités des autres, cherchant Dieu ou la pitié et ne trouvant que le malheur, on ne saurait s’étonner de sa déchéance, ni de ses révoltes, non plus de son absence de sens moral. Ce sera un dur ; un dur qui aura tout de même au fond de lui une lueur parfois émouvante pour les autres, en souvenir des larmes – de tant de larmes – qu’il aura versées dans la solitude de ses dortoirs, de ses cachots d’écolier et sur ses paillasses de prison.

         Il se dégage de Seule la vie … une grande pitié pour cet homme meurtri par l’injustice du sort, pour ce malfaisant qui n’est pas malfaiteur et qu’une famille eût sauvé mieux que des institutions pleines de bonnes intentions, mais pleines aussi de froideur et d’indifférence.

 

Marcel Espiau

 

Aimé Blanc-Dufour, « Seule la vie … », Les Cahiers du sud, n° 260, octobre 1943

        Nous savons pour avoir lu Toxique et L’Admission que M. Julien Blanc est un romancier du drame intérieur, c’est-à-dire qu’il le romance. Il oscillait entre un mauriacisme sans la foi et le mirage dostoïevskien Ses livres évoquaient une voix. Et nous voici en plein dans ce que nous soupçonnons être la maîtrise de M. Julien Blanc. Si l’on en croit en effet la liste de ses livres à paraître, il en est à cette heure implacable où le romancier entend sans parure nous livrer ce qu’il a sur le cœur. Était-ce de la grande littérature ? La question peut toujours se poser en face d’un roman, mais c’est alors le critique qui risque de paraître sujet à caution. Il faudrait ouvrir un roman avec l’intention de ne bouder ni à son plaisir ni à son émotion.

        Julien Blanc ne choisit pas les circonstances. Il prend la première qui se présente au bout de la plume ; rien de moins prémédité que son récit. Nous suivons le jeune X dans divers orphelinats ou écoles de redressement, saurons comment il devient un voleur aux sens désaxés, assisterons de très près à la formation de ses vices et de sa perte. Nous sommes loin de penser que M. Julien Blanc force la mesure, quand il nous rappelle les plus noires pages de Gorki. Les singularités de caractère ou d’impressions qu’il nous dépeint lui semblent évidemment toutes naturelles, et c’est en quoi nous ne pouvons le suspecter d’user d’un procédé. Mais peut-être n’est-il pas utile de livrer ainsi des faits, si l’auteur ne ménage une issue à côté.

        C’est ce que paraît n’imaginer pas M. Julien Blanc qui conduira son héros sous nos yeux jusqu’au plus bas degré de l’abaissement. Ceci posé, toutes restrictions faites, nous ne pouvons qu’admirer sa sincérité à envisager le côté sexuel et moral de ses personnages. Si l’on essaye de de situer Seule, la vie... dans notre temps, on remarquera qu’une littérature romanesque se fait jour en parfaite contradiction avec les purges vertueuses dont on prétendait nourrir l’esprit français après les événements de l’an 40. On exigeait des prophètes plus sûrs. Il y a lieu de le penser mais il serait vain de le négliger. Si cette éclosion de romans dans la vie n’apporte rien de très neuf aux conceptions intrinsèques du roman français, elle nous rassure dans une certaine mesure. Cela ressemble de fort près à un prélude aux romans sociaux qui ne pourront manquer de sortir de l’ombre après-guerre. Pour trancher avec le poncif du premier naturalisme (ici est doute l’erreur), il semble à certains romanciers que le fait d’écrire à la première personne soit reconnu comme un excellent moyen. La ligne de récit, moins directe permet surprise et évasion, […]

 

Maurice Blanchot, « Récits autobiographiques », Chroniques littéraires du Journal des Débats, Les Cahiers de la NRF, 2007, p.477-479

            Entre l’ouvrage de Julien Blanc, Seule la vie … (Éditions de la N.R.F.) et celui de Pierre Molaine, Samson a soif (Éditions Corréâ), il y a tout d’abord cette différence que, tous les deux d’apparence autobiographique, le premier seul se donne pour ce qu’il est, tandis que le second se couvre du titre de roman. [… ]

            Il est fort possible que Julien Blanc triomphe de toutes ces difficultés. Seule la vie … n’est que le premier volume d’un ouvrage qui en comprendra plusieurs, et l’on ne se rend pas compte de son dessein final. L’existence dont il nous rapproche est  l’une des plus pathétiques qui puissent se représenter. Elle l’est pas la gravité des se épreuves et la continuité de ses malheurs ; mais elle l’est plus encore par la contradiction désordonnée qui l’agite et l’effort toujours vaincu pour trouver dans la société ce que celle-ci ne peut contenir. Son héros supporte les plus grandes misères. Orphelin qui a assez connu sa mère pour l’adorer, trop peu pour tirer de son souvenir une règle, il est ballotté d’institutions religieuses en institutions laïques, de pensionnats en maisons d redressement, et le présent livre finit par la prison. Les vices de l’enfance, les infortunes de la jeunesse livrée à l’empressement indifférent des grandes personnes, les impulsions malades de l’adolescent sont exprimés avec une franchise directe qui exclut toute digression : il n’y a pas de dessous dans son livre, ni jeux d’ombres, ni résonances. Une sorte de tristesse malheureuse de pauvreté désolée se dégage du style, et cette impression serait plus forte encore si le dédain absolu de l’auteur à l’égard de toute préparation littéraire de la vraisemblance n’élargissait parfois d’une frange comique les épisodes les plus douloureux.

 

 

Marcel Arland, Les Cahiers de la Pléiade, 1949, p. 21, (repris dans Lettres de France, Albin Michel, 1951, p.100)

Si l’on veut définir ce qui manque essentiellement à cette œuvre [ Hervé Bazin, La Tête contre les murs  ], il n’est que de la rapprocher de Seule la vie, que Julien Blanc publia voilà quelques années. Blanc, lui aussi, peignait un anormal, une langue misère, la révolte, l’abandon, les vols, l’internement, l’évasion, le nouvel internement… Et parfois, il le faisait de façon assez gauche, mais aussi avec une fraîcheur, un frémissement et une tendresse qui nous introduisaient au cœur de son héros. Hervé Bazin, comme aujourd’hui Julien Blanc, a pris une conscience trop nette de sa conscience littéraire  [… ]

 

 

 

 

Joyeux, fais ton fourbi – 1947

[XXX], Joyeux, fais ton fourbi, par Julien Blanc (Pré-aux-Clercs), Formes et couleurs, n°6, juillet 1947

Cette suite des souvenirs de Julien Blanc, dont le premier volume Confusion des Peines racontait l’enfance malheureuse, et qui vient d’obtenir le Prix Sainte-Beuve, dépasse le  documentaire pour atteindre, en maints passages, à l’œuvre d’art.

 

 

Maurice Nadeau, « Joyeux, fais ton fourbi », Combat, n° 801, 27 décembre 1946, p.2

            Julien Blanc avait publié trois romans, ni pires, ni meilleurs que beaucoup d’autres, quand il rencontra Jean Paulhan. « Vous avez tort de vous obstiner à écrire des œuvres d’imagination », lui aurait doit ce dernier, « crachez d’abord votre vie, vous reviendrez au roman plus tard. » Avec  « Seule la vie… » paru pendant l’occupation chez Gallimard et qui, aujourd’hui, sous le titre « La Confusion des peines » (1), constitue le premier tome d’une vaste autobiographie ; Julien Blanc avait commencé de « cracher sa vie ». Il continue avec ce second volume sur les Bataillons d’Afrique : « Joyeux, fais ton fourbi » (2)

            Le conseil de Jean Paulhan était judicieux. Et ce n’est pas le moindre mérite d’un esprit ironique, paradoxal, déroutant, subtil jusqu’à la préciosité, amoureux de l’insolite et terriblement lucide, que de posséder en même temps  une large rampe d’accès qu’empruntent avec confiance ceux qui ne savent trop comment se débarrasser de leur fardeau. Paulhan est là qui donne au poète Georges Navel le goût d’écrire  en prose des choses très simples, invite Julien Blanc à raconter sa vie, accouche (ils seraient trop nombreux à citer) les esprits les plus divers. Leur ayant donné l’impulsion, il les accompagne, comme une mère l’enfant qui fait ses premiers pas, redressant celui-ci, corrigeant celui-là, obligeant par exemple Julien Blanc à recommencer huit fois son premier volume et six fois le second, jusqu’à ce que soit obtenu ce beau précipité que l’auteur découvre à la fin come sa chose, débarrassée de toutes les scories de la littérature.

            Sans Paulhan, Julien Blanc aurait sans doute accompli une honorable carrière de romancier, « Toxique », « Mort-né » et surtout « L’Admission », récusés aujourd’hui par leur père, viraient déjà d’une révolte qui cherchait son issue d’un feu sombre et violent qui faisait se consumer comme des torches leurs pitoyables personnages. Paulhan a su déceler mieux que quiconque, sous leurs grimaces de douleur et de haine, la face torturée de leur créateur. Il était temps que celui-ci prît la parole sans personne interposée. Nous ne savons pas si Julien Blanc redeviendra un romancier. Il est d’ores et déjà mieux que cela : un homme qui a quelque chose à dire, qui prend place dans la compagnie de plus nombreuse de ceux qui abandonnent le roman à son insignifiance actuelle, à son agonie trop lente encore à notre gré, et qui porteront témoignage  pour nous tous.

            L’auteur de « Seule la vie… » avait terminé son premier volume sur le récit de son arrestation et de sa condamnation par le tribunal militaire pour désertion et vol d’effets. On se souvient que, s’étant engagé pour cinq ans dans les troupes coloniales et ne pouvant souffrir ka caserne, comme il n’avait pu souffrir les pensions religieuses et les pénitenciers où s’était déroulée son enfance abandonnée, il avait fini par déserter. Cette nouvelle fugue se  termine comme les précédentes : le délinquant est ramené au bercail, un peu plus méprisé, brutalisé, enfoncé dans ce que les « honnêtes gens » appellent la turbe de nos sociétés modernes. Repris de justice (c’est la neuvième fois qu’il comparait devant les tribunaux pour des peccadilles), il est désormais envoyé aux Bataillons d’Afrique.

            Ceux qui ont grincé des dents à la lecture de « Seule la vie… » ne pourront sans doute pas lire ce nouveau volume d’affilée, tant l’horreur en est constante, nue, cruelle, tant il invite à mêler nos cris de révolte et de haine à ceux d’une humanité broyée, ravalée à une déchéance bestiale, métamorphosée, par le travail lent et sûr d’une mécanique impitoyable à une nouvelles espèce qui n’a plus rien de commun avec la nôtre. Ne continue-t-elle pas de se fabriquer sous nos yeux, dans les prisons, les camps de concentration, les pénitenciers, les maisons de correction, tous lieux où l’on sait depuis longtemps le seul moyen d’acculer l’homme au mépris de lui-même et des autres : le priver de sa liberté ?

            Nous n’avons pas le cœur de résumer l’ouvrage de Julien Blanc. Il est possible que les esprits délicats, heurtés par la description honnête et courageuse d’innombrables turpitudes, crient une fois de plus que au scandale. Qu’ils s’en prennent aux faits plutôt qu’à celui qui les rapporte. L’auteur a payé chèrement le droit de témoigner. On ne pourra guère contester que de ce cloaque sa figure émerge, haute et pure, et que s’il a été sauvé, pour avoir rencontré par hasard le médecin-capitaine du dépôt d’Outat dont il fut l’infirmier, d’autres hommes comme lui mériteraient aussi d’être sauvés : le bon géant Trobé, naturellement révolté par le spectacle de l’injustice et qui, envoyé dans le désert pour avoir donné une correction au « juteux » qui lui manquait de respect, en vient à se tuer par désespoir amoureux, l’ancien clown Cécel qui aimait tant autrefois le rire des enfants et qui se construit une « cabane pour penser » sur les rives de la Moulouya, tant d’autres même parmi ces « durs », abrutis par la pédérastie, l’onanisme et rongés par la syphilis, parmi leurs « mômes », victimes de brutalités honteuses, bêtes pitoyables d’un troupeau conduit à la trique et s’entre-déchirant, constamment  ballotté entre le désespoir amorphe et les brusques accès de révolte impuissante.

            Joyeux, fais ton fourbi apparait à la fois comme un document et une confession. Il est plus que cela. C’est l’histoire d’un homme qui, au sein de l’enfer, prend lentement conscience de lui-même, conquiert peu à peu, malgré son passé ou peut-être grâce à lui, ses lettres de noblesse, celles-là mêmes que tant de gens « cultivés » croient avoir obtenues en même temps que leur extrait de naissance. C’est également l’œuvre d’un grand écrivain qui a su, non seulement conférer à ses anciens amis une présence qui ne nous quittera plus, mais brosser aussi des scènes qui sont parmi les plus belles et les plus émouvantes qui nous ayons jamais lues. Nous n’oublierons pas de longtemps le meurtre de la couleuvre dans l’étroit cimetière des « Joyeux » d’Outat, que Faulkner n’aurait pas mieux raconté, l’orgie des « durs » et des leurs « femmes » dans les rochers du petit lac qui borde la rivière, l’agonie déchirante de Trobé, ni surtout le récit du début du livre où l’auteur raconte son transfert du fort Saint-Nicolas au fort Saint-Jean entre deux gendarmes, menottes aux mains, tandis que glissent sous les pieds mal assurés les cailloux pointus d’un petit chemin en descente. Un homme les regarde tous trois et offre au prisonnier son paquet de cigarettes :

            « Un peu plus loin, nous croisâmes une jeune fille qui me lorgna effrontément. Elle était jolie. Mais la finesse de ses traits, le mouvement voluptueux de ses cheveux dénoués étaient comme gâtés par la moue méprisante de sa bouche et l’hostilité de son regard. Je me sentis désespéré. Si jolie et si cruelle : Ah !si elle m’avait souri… »

            Ouverture merveilleuse, où commencent à lever, pianissimo, les leitmotive d’une symphonie qui entremêle ses motifs : la haine et la pitié, la bonté et la révolte, l’horrible sujétion des hommes et leur amour invaincu de la liberté.

 

(1) et (2) Éditions du Pré-aux-clercs

 

© éditions Lettres Nouvelles – Maurice Nadeau

 

Jean-Clarence Lambert, « Joyeux fais ton fourbi », Paru, L’Actualité littéraire, n°26, 1947

        Le livre que vient de publier Julien Blanc, second tome d’une suite autobiographique Seule la vie… s’écarte à coup sûr des chemins battus ; il est original — et c’est presque une gageure dans un genre illustré par une prestigieuse lignée d’écrivains. Mais, cette fois-ci, je crois bien que Julien Blanc, en atteignant ses propres limites, a atteint celles du genre. Joyeux, fais ton fourbi concilie le « reportage » et les « souvenirs ». La difficulté était de réussir la synthèse, difficulté redoutable si l’on considère que reportage implique journalisme et que souvenirs impliquent littérature. Or, s’il est deux branches d’une même activité peu conciliables, je crois que ce sont celles-ci : et Julien Blanc s’en est aperçu puisqu’il dut recommencer cinq fois son livre avant d’être satisfait et se sentir parfaitement maître de son talent. Julien Blanc ne fait aucune part au rêve, à l’imagination. Tout a été vécu de ce qu’il rapporte.

         (Les joyeux, soumis aux) «  …privations, torturés par le spleen, ils perdent le contrôle d’eux-mêmes. Pour essayer de s’ «en sortir» au plus vite, ils provoquent et entretiennent eux-mêmes de répugnantes maladies, que Julien Blanc alors infirmier, est amené à soigner. Le récit des visites médicales est bouleversant : c’est la meilleure partie du livre. Cependant, quelques-uns de ces pauvres hères — dont fut Julien Blanc — se ressaisissent à temps et arrivent, par un constant miracle de volonté et d’espoir, à ne pas se perdre complètement et à rester sains dans l’atmosphère fétide où ils évoluent. Pour ces « privilégiés », la vie reprend petit à petit son sens, sa valeur. Ils se sentent renaître, ils renaissent et sont enfin libérés, avec un livret militaire honorable et un certificat de bonne conduite signé par le colonel. Il ne leur reste plus qu’à recommencer leur vie. Voilà la part « reportage » du livre de Julien Blanc. Elle en fournit trame, une trame déjà riche en soi, mais qui va encore s’enrichir – non s’alourdir ! – de portraits enlevés à la Saint-Simon, avec plus de sincérité et d’aménité : tel, celui du « dur » Gégé, ou celui de l’ancien et clown Cecel, ou encore celui du pauvre Cicéron, qui se disait poète et donnait pour son œuvre propre des fragments de La Conscience, de Victor Hugo, ou celui, le plus fouillé de tous, du toubib. Pour évoquer ces personnes, Julien Blanc use du ton le plus juste, un ton simple, dépouillé et malgré tout passionné parfois. Il y a enfin la figure la plus intéressante du livre, celle de Julien Blanc lui-même. Elle n’attire pas la pitié et moins encore l’indifférence, mais simplement l’admiration.

    [Jean-Clarence Lambert ]

 

 

Albert Béguin, « Pierre, Julien, Morvan, et quelques autres », Une Semaine dans le Monde, 14 juin 1947

          Celui qui éprouvé le besoin de dévoiler publiquement les secrets de sa vie, c’est généralement un homme qui se sent en désaccord avec les préceptes qui lui semblent être admis par les autres. Refusant de s’y soumettre, contestant leu bien-fondé, il fait inévitablement l’expérience de la solitude, qui est inséparable de la révolte authentique, au moins dans ce premier stade du refus absolu, qu’il n’est pas possible d’entrevoir une solidarité des révoltés, face à la solidarité des satisfaits. Mais, dans le cœur de l’homme seul, même s’il est persuadé qu’il a raison contre tous, s’éveille bientôt le désir de la justification, désir par lui-même ambigu puisqu’il devrait, pour être comblé, trouvez le moyen de justifier la révolte aux yeux des ceux qui l’ignorent. Cette ambiguïté fondamentale de toute apologie personnelle, on la voir miner tout l’édifice des Confessions de Rousseau plaidant non coupable et pourtant amené à appuyer son plaidoyer sur les aveux répétés de ses fautes.

         Quiconque écrit ses confessions se heurte aux mêmes équivoques que Rousseau et finit par être acculé au même dédoublement dont les Dialogues proposent le si frappant exemple : dialogues de Rousseau avec Jean-Jacques, de celui qui a un nom de famille avec celui qui ne se reconnaît plus sous la désignation plus individuelle de son prénom. Il est « Rousseau » parce qu’il appartient à une cellule sociale, et en tant que tel il lui faut rendre des comptes à la société ; mais il s’exclut de la société quant il ne vaut plus être que « Jean-Jacques », sa révolte commençant naturellement par la suppression de la famille. Tout sont effort ira alors à mener de front une double justification : à prouvez que, si Rousseau eut des fautes à confesser parce qu’il était soumis à la loi commune, Jean-Jacques est pas naissance, soustrait à la responsabilité.

         […] Les souvenirs de Julien Blanc sur sa vie au «Bat’ d’Af’» sont très supérieurs au Sabbat, parce que scandaleux dans un tout autre sens. Sans doute la part de mise en scène y est-elle assez grande, et l’auteur tend-il à faire valoir son innocence sauvegardée dans cette descente aux enfers. Excellent narrateur, au style vivant, dru, dans art concerté, Julien Blanc ne dépasse pas les limites de sa confession personnelle par la magie d’une création esthétique, mais par la vision qu’il donne du bagne. C’est proprement un « documentaire », fait pour jeter la honte sur la société qui assure son équilibre en damant les êtres qui contreviennent à ses lois. A lire comme on lit les livres sur les camps de déportation allemands, et pour le même enseignement : l’enfer terrestre, partout où il ouvre ses geôles, révèles ce que sont les hommes quant tout espoir leur est arraché. Mais il n’est pas nécessaire d’évoquer le bagne pour mettre à nu la grouillement des démons dans les décombres humains dont nous écartons les yeux pour tenter de vivre sans trop d’angoisse.

 

[Albert Béguin ]

 

Claudine Chonez, “Toute vie semble tolérable – Julien Blanc – Joyeux fais ton fourbi”, Critique, n°10, mars 1947, p. 203-208

       D’aucuns disent que le roman est fort malade. Il y a de bien bonnes raisons pour cela : les mêmes qui font s’entasser relations vécues sur relations vécues, témoignages sur témoignages. Depuis que l’homme ne connaît plus d’ans de grâce, ni même de ces moments où il se promenait dans la vie comme un touriste satisfait de paysage, le reportage tend à devenir un genre littéraire des plus graves. Tout se passe d’ailleurs comme si, à la veille de sombrer, l’humanité actuelle lançait, furieusement, des bouteilles à la mer. Un réquisitoire varié et continu, une protestation sans fin. Ce n’est pas, je crois, qu’elle espère réveiller Dieu ; c’est plutôt un soulagement physique.

        Ce soulagement physique, on peut bien parier que Julien Blanc l’a éprouvé en mettant le point final à Joyeux fais ton fourbi. Ces misérables mois aux Bat’ d’Af’, dans ce pourrissement physique et moral sous le soleil d’Afrique, auquel il échappa de justesse – il en aurait gardé un souvenir hanté, une insoutenable obsession s’il n’avait pu l’exorciser dans un livre. Ce n’est pas l’étalage complaisant d’une expérience infecte ; mais tout au contraire comme le nettoyage après une aventure louche où l’on a dû être contaminé. Et c’est parce que ce livre est un témoignage et une purification qu’il garde, dans la description implacablement crue de l’ignoble, un tel accent de dignité, une indéniable noblesse.

        C’est aussi parce qu’il dépasse infiniment l’expérience particulière du nommé Julien Blanc. Elle était déjà riche, cette expérience, avant les Bat’ d’Af’ : celle d’un orphelin pauvre et sans famille, livré tout enfant aux œuvres d’assistance, vagabond, pensionnaire des maisons de correction, voleur, prisonnier, déserteur … Mais dans le premier volume de cette autobiographie que sera l’ensemble de Seule la vie …, dans cette Confusion de peines au titre amèrement ironique, l’expérience demeurait individuelle, intime la fatalité du malheur.

        Ici, c’est de la misérable vie de tout un groupe qu’elle s’enrichit ; et d’un groupe humain particulièrement cohérent, pressé dans le cercle sans issue de ses camps-prisons, de sa discipline féroce, de ses mœurs et de son argot personnels. C’est un monde fermé, le monde des maudits, que Julien Blanc recrée ainsi. Et s’il est vrai que la démarche poétique consiste essentiellement en la vision ou recréation, imposée au lecteur, d’un univers propre au poète, voici vraiment un poème de l’enfer.

      Julien Blanc l’a si bien senti, tout instinctivement sans doute qu’il s’écarte à demi : il prend des distances avec sa propre histoire. Favorisé aussi par ce poste d’infirmier qu’il devait à l’amitié du médecin, et qui le maintient comme à la limite du cercle infernal, quoique à l’intérieur – il peut à la fois subir et juger, vivre intensément la vie du groupe et en être le témoin détaché, irrécusable. Peu ou pas de commentaires ; peu ou point d’émotion explicite. Il suffit de dire : cela est ainsi.

        “Cela”, c’est l’homme, qui là-bas devient aussi une chose. Il faut des consciences et des objets dans un univers. Quand l’homme et sa conscience manquent de choses à considérer et sur lesquelles agir – à force de dénuement, à force de barreaux de prisons – s’il est seul il se prend pour objet, et c’est à devenir fou ; s’il est en groupe, il faut bien qu’il se sauve en prenant les autres, les plus faibles pour objets.

        C’est je crois l’explication d’une société férocement anormale comme celle des “Joyeux”. Il y a trop d’hommes, serrés en grappe douloureuse, et quoi en face ? Nul horizon, et rien à toucher. Alors, il faut que les plus faibles soient déchus du rang d’hommes et deviennent des choses. Ils sont souffre-douleurs, ils sont domestiques, ou bien un sexe, instrument de plaisir.

        On le sait bien maintenant, par un peu trop d’exemples, que c’est là le principe de toute société démoniaque : qu’un homme y puisse prendre un autre homme non plus comme une fin, mais comme un moyen. C’est déjà la tare de l’armée : elle est démesurément amplifiée aux bataillons disciplinaires : l’individu réduit à un matricule, à un robot pour l’exercice, pour empierrage des routes.

        La comparaison s’impose avec les déportés des camps d’Allemagne ; et encore que les conditions matérielles soient au bataillon infiniment moins dures que derrière les plus cléments barbelés nazis, on peut se demander si la balance de douleur n’est pas largement équilibrée par l’ignominie de l’enfer moral.

        Les déportés – du moins les “politiques” – avaient accepté le risqué d’une telle vie, l’avaient choisir librement. Chez eux, la pureté de l’esprit pouvait encore, chez les plus robustes, dominer l’immonde. Il me souvient d’un bref passage des admirables Jours de notre mort, où Rousset relate sa visite aux Belges du Block 18 :

        “Ces hommes avaient réussi à force d’obstination et d’audace, en pariant de toute leur puissance de vie contre le destin, à créer un monde à eux, fermé à l’ennemi, un mode humain. Ils s’écartèrent pour me faire place. Ils étaient aimables, polis. Ils m’offrirent sans plus de m’aider. Cependant ils parlaient peu, comme avares de mots. Ils écoutaient attentivement … Ils portaient leurs jugements posément mais définitivement … Quelle leçon et de quelle importance pour moi, jamais dite, mais montrée dans les actes par ce petit groupe de Belges qui affirmaient silencieusement son indestructible volonté de vaincre ! Quelle affirmation contre la mort, calme et nue, faite seulement d’une conscience claire, d’une intelligence lucide de l’événement !”

         Cette résistance, cette vie contre le destin, est impossible chez les Joyeux. Parce que leur monde n’est pas “un monde humain”, mais un mode où l’homme est une chose pour son propre camarade. Parce qu’il n’y a dans leur communauté aucune “conscience claire”, donc aucune “affirmation contre la mort”, mais au contraire la certitude hébétée de n’être plus, comme dit Ravier, qui est un “dur”, que des “macchabées officiels”.

         Le mot officiel me paraît ici importance. Le disciplinaire moyen, tel que Julien Blanc nous le décrit, n’est pas, sous sa forfanterie, un hors-la-loi bien fier de soi. Il n’a pas au fond de cœur rompu avec l’humanité officielle. Il est un puni, et se reconnaît tel. Loin d’être “fermé à l’ennemi” il lui est terriblement vulnérable. Et quand il chante : “Nous sommes des réprouvés”, il rêve en secret à l’impossible virginité du casier judiciaire. La société a moralement, c’est-à-dire entièrement, barre sur lui. Elle le sait et le maintient à terre, bien humilié, bien avili et, au fond, consentant, Julien Blanc ne nous raconte-t-il pas comment, dans ses rêves de révolte, il n’a jamais pu intéresser un seul camarade (mais y a-t-il, au bagne, des camarades ) au projet de ficeler les sous-officiers et de prendre la large en groupe, en attendant la bagarre que ça ferait tout de même en haut lieu ?

        Une société basée sur la dégradation (dûment hiérarchisée) de l’homme vers la chose, et sur la honte comme ciment – c’est une drôle de société, mais parfaitement viable. Car il faut, au bagne comme partout, qu’une société renaisse, encore un peu plus cruelle que la nôtre, un peu plus basée sur la pourriture, mais après tout l’avouant, donc moins hypocrite.

        Cette cellule développe sa tumeur au sein de la “civilisation” qui la nourrit et la soumet, toujours présente : il y a le colonel et les adjudants, un aumônier sûrement, et même ce médecin qui, lien fragile entre les deux systèmes, suffisant à rescaper un être aussi peu atteint que l’auteur, n’en est pas moins de l’autre côté de la barrière. Cet autre côté a pour lui le prestige immense d’être justement à l’extérieur des grilles et des cadenas ; il est avant tout pour l’enchaîné le monde, la liberté physique, et par là, son obsession. En vérité, pour cette liberté dont l’odeur lointaine l’affole, le bataillonnaire est prêt à tout : à la violence ou à la désertion, mais beaucoup plus souvent à la patience hypocritement humble qui est une méthode plus sûre : souci morbide et terrifié d’être bien noté, d’éviter toute punition ; obséquiosité haineuse, délation, ou prière. Gége, qui ne croit guère au bon Dieu parce que tout de même il en a trop vu, ne manque pourtant pas chaque matin de baiser à tout hasard la médaille dévote que l’aumônier lui a donnée en marmottant : “ C’est du 235 au jus. Fais que demain ça soye du 234. Je veux tout de même pas finir mes jours dans cette galère, nom de Dieu … Ainsi soit-il ! Fais que je ferme ma gueule si qu’un pied vient me faire chier. Parce que j’y bourrerais la gueule, méziguze. Ainsi soit-il !”

        Un “pied”, dans l’argot de Gégé, c’est un dessous-officier du “cadre noir”, qui jouent à peu près exactement le rôle des “capos” des camps de concentration, lien puissant entre le monde des réprouvés et celui de l’autorité, tissée par la mouchardise, la concussion et la peur.

         Le Joyeux subit. Il attend dans le cafard et la passivité, que se réalise son rêve quotidien de liberté. Toute conscience, toute sensibilité s’émousse. Ensommeillé dans sa lente déchéance, il ne peut s’évader des jours écœurants qu’en la redoublant : car les seules évasions qui lui sont laissées s’appellent le vin, le bordel, la pédérastie, la masturbation ou le havre puant de l’infirmerie.

         Se faire porter malade – donc se rendre malade – quel rêve ! Un lit, au lieu de la paillasse chaque nuit, et du soleil fiévreux où l’on casse les cailloux, chaque jour. Un lit – et l’espoir de la réforme. Si l’on veut comprendre à quel point ceux qui se sont baptisés les “joyeux” avec une ironie féroce sont des désespérés, il suffit de se souvenir des incroyables “maquillages” qui permettent de réaliser le rêve de l’hôpital : l’un des plus connus consiste à se faire casser le bras par une lourde pierre, ou encore à infecter une plaie avec du tartre dentaire (ça ne s’arrête pas toujours avant la gangrène) ; ou à avaler des crachats de tuberculeux. Mais le plus employé de tous est d’une accablante simplicité : en couchant avec un camarade contaminé on contracte la syphilis joignant ainsi l’utile à l’agréable.

        Il arrive que la souffrance rende meilleur : ce n’est pas une règle. Plus souvent elle est laide comme une maladie ; elle abrutit, elle avilit et compense son caractère humiliant par la licence accordée à la cruauté. Aux bataillons d’Afrique où elle est spécialement orientée en ce sens, le résultat ne manque pas : c’est la jungle.

        La société recomposée sur cette pourriture se venge de sa soumission tremblante à l’autre en se reconnaissant, comme loi intérieure, que la force pure, Ses membres ne sont point unis pas leur misère ; ces intouchables ne sont même point frères entre eux. “Je vois, dit Julien Blanc, toutes ces faces marquées de cruauté inconsciente qui chaque jour, pendant des mois, se sont crispés de douleur, de rage ou de méchanceté.” Aucun code : si une sanction collective survient, elle est imprévue et féroce ; elle satisfait, plus que la justice, une rage qui ne trouve point assez d’issue. Il en est ainsi lorsqu’un groupe de Joyeux décide de venger le jeune La Violette, vendu par son ancien amant à un sergent cruel et faux qui a passé sa syphilis, et si désespéré qu’il a déserté et puis s’est pendu : “On le mit tout nu. Alors les hommes commencèrent à jouer au ballon avec lui. Il eut bientôt le visage en sang … On le jeta dans la Moulouya, on l’en retira. Les types le laissèrent souffler quelque instants. Puis les sévices continuèrent. Tous le chevauchèrent ; puis ils s’en allèrent, le laissant sur le ventre, évanoui, une chandelle allumée entre les fesses.”

        Un tel passage donne le ton du cercle infernal, où rien ne compte que d’être, plus que le voisin un “dur”. Le corps domine exclusivement : réflexes de défense, et instincts élémentaires au premier rang desquels (la faim étant à peu près assouvie) règne le sexe. Tout naturellement cette société parodique tend à retrouver la distinction des mâles et des femelles. Malheur à ceux qui, par faiblesse physique ou lâcheté, calent devant les poings, dès l’arrivée, lors du “coup de sonnette”. “Ils étaient tirés au sort …Et immédiatement, devant tout le monde, devaient satisfaire au caprice de leur nouveau seigneur … Les femmes servaient, dans le sens vrai du mot, de bonnes à tout faire à leurs hommes.”

        Julien Blanc est presque muet sur l’amour. On devine qu’il en existe pourtant des traces, rachat des époux infernaux. Mais mieux vaut le considérer comme une totale duperie dont on ricane ; s’endurcir est un bon moyen pour moins souffrir. Un seul être, ombre épisodique comme les autres, apporte au désert le pouvoir intact de l’amour et de l’illusion religieuse. C’est Trobé, celui qui casse la gueule, le premier jour, au sous-officier qui faisait allusion à sa “poule” : “Léone, c’est pas une poule, c’est ma femme“ ; et qui, apprenant plus tard qu’elle s’est mariée, meurt d’un suicide choisi, l’infection gangreneuse, en hurlant : “L’absolution !”

         Pour les autres, l’amour n’existe plus que comme la présence du sexe, diffuse et obsédante à la fois ; l’existence de minutes d’oubli forcené arrachées au sablier, qui s’appelle d’un plaisir onanisme, pédérastie, rares étreintes de prostituées, bestialité. Il faut lire, dans son érotisme horrible jusqu’au sacré, la description du spectacle où les “hommes”, “femmes” et cloaques de volailles jouent un rôle réglé comme un rite ; ou bien du pêle-mêle des corps dans les orgies nocturnes de la grotte aux pigeons.

        Julien Blanc dit tout, avec une exacte crudité, avec une extraordinaire dignité. Son expression est aussi simple et nue qu’il convient. Il ne philosophe pas, il dit avec la voix juste ; il décrit la “ronde de la pourriture”. De cette masse hébétée, faisandée, sort par bouffées régulières et persistantes l’odeur qui est le propre du monde animal. Son odeur à elle. Un parfum composite de latrines, de pommade antivénérienne, de viande tannée, de sueur, de chancres, de pustules joyeusement grattées.

        Certes l’humanité ne sent pas très bon en général, et la société considérée comme telle encore moins. Mais là, on flaire si fort la charogne que le réquisitoire est dépassé. Certes on rit ferme à la page 296, devant le certificat félicitant tout libéré d’avoir “servi la patrie avec honneur et fidélité”. Seulement ça va beaucoup plus loin, dans le sillage d’une sourde angoisse. Jusqu’à craindre de voir dans un tel témoignage la démonstration assez peu réconfortante que l’homme, en gros, résiste très mal ; que c’est une notion extrêmement fragile, quelque chose que les égouts désagrègent rapidement, totalement. Que seul surnage le vouloir-vivre de l’espèce, diffus mais obstiné, si l’on réfléchit à tout ce que les êtres subissent plutôt que de mourir.

Claudine Chonez.

 

« Le Prix des critiques est attribué à M Albert Camus, », Le Monde 14 juin 1947

Dans ce salon de l’avenue Montaigne où il se réunit pour la troisième fois, le jury du Prix des critiques a décerné aujourd’hui sa récompense de 100.000 fr. En présence de douze jurés présents sur treize et d’une foule de journalistes et de photographes qui bat de loin celle du prix Goncourt, le résultat a été proclamé après trois tours de scrutin :  » Le troisième prix des critiques est attribué à M. Albert Camus pour son livre la Peste par 7 voix contre 2 à M. Paul Gadenne, auteur de le Vent noir, une à M. Julien Blanc pour les deux volumes de Seule la vie, une au poète Henri Thomas qui présentait le Monde absent, et une à M. Klossowski pour son essai: Sade, mon prochain.  » Après une promenade entre les groupes, on apprend que M. Camus aurait sans doute obtenu l’unanimité si son livre avait paru plus tôt. Mais nombre de membres du jury l’ont reçu voici seulement deux jours et n’ont par conséquent pas eu le temps de le lire. Les autres lui ont donné leur voix.

 

 

« Les Prix Sainte-Beuve de Printemps sont décernés à MM. Julien Blanc et Kravchenko », Le Monde, 28 juin 1947

En retard de huit jours sur la saison, le prix Sainte-Beuve de printemps, destine à couronner un roman et un essai, a été attribué pour le roman à M. Julien Blanc, auteur de Joyeux, fais ton fourbi ! M. Julien Blanc a obtenu 11 voix au cinquième tour, contre 8 à M. Paul Gadenne, auteur du Vent noir, 2 voix à M. Morvan Lebesque pour Soldats sans espoir, et 2 voix également à M. Jacques Perret pour le Caporal épinglé.

 

Émile Henriot, « Peinture d’un enfer », Le Monde, 16 juillet 1947

            Comme c’est pour lui qu’on écrit, il faut mettre le public en présence de la difficulté où, la littérature étant ce qu’elle est devenue, nous nous trouvons une semaine sur deux : faut-il parler de certains livres dont le sujet ou l’expression choqueront immanquablement le lecteur ! Mon premier mouvement est de ne considérer que le talent et la vérité ; et cependant je sais qu’il faut faire sa part au scrupule et ne scandaliser personne. Mais à passer tels livres sous silence, outre qu’on scandalisera aussi bien les amateurs de la vérité quelle qu’elle soit, je ne fais pas non plus mon métier, qui est de vous tenir au courant, avec un avis motivé, de ce que je peux arriver à lire dans la production de l’époque. Et si un de ces livres précisément vient à recevoir, comme il le mérite, un grand prix littéraire, avec tout le retentissement que cette publicité comporte, pourquoi, me dira-t-on, n’en aviez-vous rien dit ?

             Voilà le cas qui s’est présenté à nouveau pour moi ces jours-ci à l’occasion du prix Sainte-Beuve, décerné à un livre noir, effrayant et très remarquable de M. Julien Blanc, Joyeux, fais ton fourbi, du coup promu à la vedette. Notez que nous nous étions trouvés d’accord pour l’écarter, d’ailleurs à regret, du prix des critiques, remporté le mois dernier par M. Camus, qui n’avait pas besoin de cette consécration-là. Il nous avait paru impossible de signaler au grand public comme le meilleur ouvrage de l’année, malgré tout le talent et la sincérité dont il est plein, cet épouvantable chef-d’œuvre consacré à la peinture d’un enfer: la vie aux bataillons d’Afrique contée par un de ces réprouvés.

            Joyeux, fais ton fourbi, est le deuxième volume d’une série où, sous forme de confessions, l’auteur a entrepris de rapporter les aventures d’une vie horrible. Ce second volume ne peut s’entendre qu’après la lecture du premier, dont le titre symbolique, Confusion des peines, est à prendre au pied de la lettre. L’auteur est-il le héros sans nom de l’ouvrage ?

 

Claude Roy  « L’art du conte et la poésie », « Panorama des livres », Europe, 15 août 1947, p.103

        Je suis toujours tenté de trouver un peu niais les gens qui attachent une très grande importance aux formes fixes de la littérature, à ces genres qui ont pourtant leur utilité. Ils me font songer à ceux-là qui prétendent au bon genre, ou à se donner un genre : c’est un peu trop se guinder, et mal à propos d’une œuvre admirable est d’un genre bâtard, emprunte une forme que ne cataloguent ni les critiques, ni les historiens et en revanche, bien des talents s’ensablent d’avoir voulu trop sacrifier aux règles reconnues. On en voit tous les jours des exemples.  Le plus récent : celui de Julien Blanc : pendant dix ans il écrit des romans fumeux — c’est le genre à la mode. Il y renonce : ce sont des livres remarquables qu’il publie alors, confessions, autobiographie, essai, rêveries, qu’on les nomme comme on voudra. […]

 

 

René Etiemble, L’Hygiène des Lettres –Premières notions,  Gallimard, 1952, p. 145-152

        D’autres, qui partirent plus mal encore que lui [ Maurice Sachs ], mais qui portaient en eux, plus forte que les tentations du malheur, et connue à peu près d’eux seuls, une petite chance de liberté, ont réussi à sortir de ce qui semblait leur vocation de réprouvés : Julien Blanc.

        Sachs naquit dans la « bonne » bourgeoisie ; Julien Blanc, d’une humble (noble) femme ; Sachs se forma dans les milieux les plus favorables par la culture et par l’argent ; sitôt morte sa mère, Julien Blanc ne connut plus que les orphelinats, les diverses maisons de « corrections », puis Fresnes et le Bat’ d’Af’ ! L’un et l’autre ont volé ; l’un et l’autre aimaient d’amour de beaux garçons ; l’un et l’autre voulaient savoir ; l’un et l’autre ont connu des crises religieuses ; l’un et l’autre se voulaient purs. Qu’on ne dise donc pas que le milieu peut à lui seul fabriquer l’homme : sans doute la bourgeoisie où vécut Sachs enfant n’abusait guère des vertus conjugales ; quelques douteuses que fussent certaines des premières influences qui le marquèrent, elles ne l’exposèrent point aux périls qui, d’étape en étape, furent le lot de Julien Blanc. Alors toutefois que Maurice Sachs retombe toujours dans l’amoralisme auquel on doit supposer que le condamnait un infantilisme dont il avait conscience , on sent chez Julien Blanc, de bout en bout, la volonté tendue dont une âpre nature et fort rétive ; on suit les progrès du combat ; on assiste à la victoire du meilleur.

         Confusion des peines (quel beau titre !) parut voilà quatre ans ; second tome du récit, Joyeux fais ton fourbi, vient de sortir enfin. Pour épigraphe, une phrase de Guéhenno : «  J’ai conscience d’appartenir à une espèce commune de l’humanité et cela m’aide à croire qu’en parlant de moi, je parlerai aussi des autres ». « Quoi ? protesteront les pharisiens, un type qui vole, qui trahit ses « bienfaiteurs », un récidiviste, un déserteur, un individu qui joue du couteau et qui ne recule pas devant l’assassinat, il prétend parler pour les autres ! » Vertueux pharisiens, n’avez-vous jamais accompli un acte, un seul, qui, s’il avait été connu et que vous fussiez pupille d’un orphelinat, vous eût fatalement porté vers Biribi ? Vous n’avez jamais chipé quarante sous dans le porte-monnaie de Madame votre mère ? Non ? Même pas pur vous acheter un bâton de sucre d’orge, ou un masque de mardi-gras ? ( Le code est indulgent pour de genre de chapardages, qu’il ignore ; mais qu’en vous n’avez ni mère à voler, ni papa, le code se fait très méchant ). A l’école primaire, vous n’avez jamais cassé la gueule d’un mouchard ? Non ? Et jamais, au grand jamais, vous n’avez joué à touche-pipi avec la fille de la voisine ? Jamais, n’est-ce pas ? Tant pis pour vous : il faut vous faire soigner. Ce pot de confiture que vous vous êtes empiffré en cachette, chez grand-maman ( la pauvre vieille n’en souffla mot à madame votre mère, qui du moins vous aurait fessé ), si vous l’aviez vidé dans un orphelinat, vous étiez bon pour la pensionnat Saint-Joseph, pour les vacheries des « prévosts », futurs capos des futurs Buchewald. Que faire, quand on a le cœur bien placé, sinon foutre une bonne beigne à ces sales gueules de prévosts ? Ça veut dire : Tatahouine.

        J’ai connu un Bat’ d’Af’ : le frère de mon tonton curé. Comme toutes les bonnes familles, la mienne comptait un gendarme, un monsieur prêtre et un Bat’ d’Af. Je le rencontrai une fois : il me bava de bonbons. Je le préférai à mon tonton curé, qui m’avait écrit que je mourrais sur l’échafaud, puisque j’entrais à la laïque. Je ne l’ai pas revu, mon cher tonton Bat’ d’Af’. Comme Julien Blanc, avait-il obtenu sa réintégration, un beau certificat de conduite exemplaire, d’honneur, de patriotisme et de fidélité . J’en formai un certain goût du romanesque pour le Bat’ d’Af’, que les mœurs du temps ne surent que confirmer. Maintenant, j’ai compris. « Certaines gens se pâment au récit des hors-la-loi ( à condition que ces hors-la-loi ne s’en prennent pas à leur galette ni à leur vie) … Du dehors, c’est absolument parfait, c’est séduisant. Du dedans, c’est autre chose ». Julien Blanc a vu ça du dedans, avec tout juste la recul que lui permettait sas condition privilégiée d’infirmier. Comme l’a écrit Maurice Sachs, à propos justement de son service militaire , «  c’est curieux que tout ce qu’on apprend sur l’humanité quand on est un du troupeau ». on en apprend tellement sur elle que ceux qui veulent dormir en paix ne doivent pas lire le récit de Julien Blanc. N’y eût-il actuellement, dans les orphelinats de France, qu’un seul autre Julien Blanc, comment accepter qu’il refasse la même route ? Pour peu qu’il ait la loyauté du nôtre ( à qui suffit, comme à Electre, d’avoir pour soi sa conscience), l’intelligence du nôtre ( toujours premier en classe, quand par hasard l’on y fourrait), la sensibilité du nôtre (elle lui dictait à quinze ans Terre si tendrement jolie à voir mourir et lui tirait de belle grosses larmes, chez le directeur d’une maison de correction, parce qu’au delà des fenêtres des oiseaux se roulaient dans le roux des feuilles mortes ), il le refera néanmoins ce chemin, ce chemin de croix : délicatesse, intelligence et loyauté sont à déconseiller dans les orphelinats. N’y eût-il au Bat’ d’Af qu’un autre Julien Blanc, qui pleure comme un gamin parce qu’un type est mort et qui, après tant d’années passées dans l’abjection des autres, en reste à ne pas tolérer de boire un quart ou se sont posées d’autres lèvres, il faut lui épargner, à défaut du coup de sonnette, qu’il a déjà connu, puisque, par hypothèse, il est au Bataillon, les bordels de femmes pourries , les orgies de la grotte aux Pigeons, la merde qu’on s’inocule pour tire un mois d’hosto, le bal, que j’oubliais, l’inoubliable bal, et l’autre forme de maquillage, celle qui consiste à sa faire casser le bras, parce que tout, comprenez-vous, tout , même la vérole qu’on attrape à dessein en enculant un attigé, tout vaut mieux que la misère d’un jour comme les autres : à l’hosto, c’est différent.

        Il est vrai qu’on ne « peut pas sortir certains types de leur fumier » ! Julien Blanc vous le dira, lui qui s’en est sorti. Vrai aussi que qui a bu ne boira pas, que qui vole une œuf ne volera pas un bœuf, pourvu que … ah ! pourvu sans doute qu’il ne soit pas un voleur-né, un buveur-né ; pas exposé à la complicité de ceux qui déjà ont volé plusieurs bœufs ; pourvu enfin que lui soit donné tandis qu’il en est temps encore, ce « peu d’amour » dont Julien Blanc sentait qu’il suffisait à tout changer en lui. A presque tous les « durs» du Bataillon, ce peu d’amour n’eût pas suffi ; à Trobé, il avait suffi, aurait suffi ; seulement voilà : le bel amour qu’il gardait pour Léone lui commanda un jour d’assommer un juteux qui le traitait de poule ; malgré le cachot et le conseil de guerre, il en serait sorti, si seulement Léone avait compris tout son devoir. Elle se maria ; Trobé se maquilla ( tartre dentaire assaisonné d’un peu de merde ) et en mourut. Julien Blanc, lui, restait fidèle à Jean, au « sois pur » que l’ami moribond lui avait donné pour viatique ; il eut l’autre chance de tomber en Afrique sur un médecin qui d’emblée l’embaucha dans son infirmerie, et constamment le protégea contre les intrigues d’un officier hostile. Un peu d’amour aidant, un peu d’amitié vraie, et voilà Julien Blanc parmi nous, pour nous raconter ce qui nous attendait si nous avions perdu trop jeunes notre mère. Ce qui nous attendait : une condition analogue à celle que les Allemands organisaient pour ceux qu’ils voulaient avilir. Trop souvent, à lire Confusion des peines ou Joyeux fais ton fourbi, je pense aux récits que j’ai lus, ou que j’ai entendus, de ceux qui sont passé par Auschwitz, ou Buchenwald ; aux dangers de cet univers, aux douloureuses faiblesses qu’on sut parfois obtenir les victimes. Les pensionnaires des camps se recrutaient chez les meilleurs des nôtres et de l’Europe. Si des hommes, choisis parmi ceux que leur caractère et leurs idées politiques défendaient contre ce que les nazis entendaient faire d’eux ont, fût-ce très rarement, accepté de passer « capo », ou d’arracher un pain au camarade plus faible, que peut-on craindre d’une méthode analogue quand elle cherche à gâter non point les meilleurs, mais les pires ?

        Le Sabbat, les livres de Julien Blanc, « on y sue ses amertumes comme on transpire ses acidités en faisant de la culture physique ». Ces deux œuvres, qui nous conduisent aux confins de la misère individuelle, nous convient aussi à changer un monde qui, tel qu’il est, rendra vains, ou précaires, le, et qui, s efforts de ceux qui sont revenus du Bat’ dAf’.

        Il faut corriger le désordre dont le jeu normal mène au Bat’ dAf’ un Julien Blanc. A condition qu’aucun préjugé ne voue alors à des destins aussi cruels les membres non pourris des classes ou des castres, qu’il importe de renverser. Blanc, qui passa par tant de milieux, a connu des paysans qui l’exploitaient, d’autres qui le secouraient ; des officiers bornés, indignes de commander ; d’autres intelligents et généreux : non pas seulement l’officier de santé ; le commandant de F. B. auquel en février [19]34 le simple soldat Julien Blanc osa dire que c’était ignoble, de la part d’un catholique, d’aller tirer sur le peuple, et qui, quelques mois plus tard, décernait à son subordonné le certificat que voici : « toujours prêt à rendre service, il a mérité d’être considéré comme un véritable homme de confiance » ; même parmi les garde-chiourmes, Julien Blanc peut en voir qui méritent d’être sauvés.

        Qu’il est satisfaisant, ce souci de ne rien exagérer et de juger chacun non point selon des mots d’ordre, ou de contre-ordre, mais bien selon sa valeur d’homme. Honnêteté qui s’exprime dans un style que la cruauté du détail n’entraîne jamais vers le pathos ou l’enflure. « Si j’avais été – si j’étais maître de mon langage » écrit quelque part Julien Blanc. De fait, on peut ici relever un solécisme (je ne sais si j’eus longtemps résisté), ailleurs des gaucheries du genre : les derniers rayons du soleil auréolaient sa tête rasée et nue flammèches d’or, ou bien : son jardin potager, séparé de celui des officiers et de certains sous-off’s mariés par une simple rigole ; ailleurs, encore, une phrase mal agencée : «  je me disais dans mes songeries qu’il était curieux que je n’eusse jamais été profondément, par delà la vision d’une plante qui pousse ses feuilles dans l’ai et ses racines dans la terre nourricière, de la vie qui m’habitait, de la pensée confuse de cet étrange mystère insondable qui naissait de cette douce et muette, contemplation ». De telles imperfections, rares d’ailleurs, ne m’empêchent point d’apprécier la droiture et la simplicité d’une langue qui sert ainsi la droiture de l’intention et dont Julien Blanc s’est plu à dire ce qu’elle devait à Jean Paulhan.

        Je le dis sans chercher à faire le malin : c’est un livre pur que celui de Julien Blanc ( encore que plusieurs personnes qui connurent la faim et la famine, m’assurent n’avoir jamais fût-ce en pensée à manger leurs excréments).

[… ]

[René Etiemble ]

 

Marc Bernard, « Chefs-d’œuvre oubliés », Les Nouvelles littéraires, 28 décembre 1967.

         […] On a souvent posé la question : y a-t-il des chefs d’œuvres inconnus ? Or, cherchant presque par hasard dans la littérature de ces quelques dernières années, j’en ai découvert quatre. Quels sont les lecteurs des prix littéraires, des best-sellers, des auteurs « engagés » qui connaissent Siloé, Joyeux fais ton fourbi, Les Poulpes ou Le bonheur des tristes ? Et quand bien même vous voudriez connaître les trois premiers que je viens de citer, cela vous serait difficile, car vous ne les trouveriez chez aucun libraire et rarement dans les bibliothèques.

         […] Dans Joyeux fais ton fourbi, Julien Blanc décrit les bataillons disciplinaires dont il a fait partie, et il a trouvé le ton exact, passionné et lucide, halluciné pour nous parler de choses hallucinantes. C’est la peinture d’un enfer où tout a le relief et le poids de la réalité. La monstruosité de ces hommes placés dans des conditions monstrueuses, leur cruauté, leurs vices, leurs révoltes, leurs désespoirs, l’abîme dans lequel ils tournent comme dans le dernier cercle, leur homosexualité qui est la plus affreuse caricature de l’amour, le mal qui est en eux inné et celui qu’ajoutent les circonstances, et au-dessus de cet univers d’épouvante, de dégradations, les cravaches, les insultes, les tortures de l’armée ; C’est sur ce seuil qu’il faut vraiment laisser toute espérance ; le salut ne peut venir de nulle part ; c’est le monde de la haine pure, où aucune solidarité ne lie les victime qui sont elle-mêmes des bourreaux.

           Pour décrire cela comme l’a fait Julien Blanc, avec une telle objectivité et une telle passion, il fallait être gorgé des horreurs vécues, les revivre en état de rêve. Je ne connais pas de livre plus terrible, ni de plus vigoureux. C’est un document brut, sans fioriture, sans bel canto. Un témoin vient à la barre et dépose. « La vérité, rien que la vérité ». Uniquement des eaux-fortes. Jean Genêt à côté, c’est la comtesse de Ségur, et Souvenirs de la Maison des morts une station d’hiver.

         Malgré la haine qui brûle dans ce livre comme une torche, ce qui s’en dégage, c’est une impression de pitié déchirante. Il n’y a jamais dans Joyeux fais ton fourbi un mot d’attendrissement, de self-pity. Chacun des personnages est dans un désespoir trop actif – occupé à se défendre, à attaquer – pour s’apitoyer sur lui-même, mais ce qu’ils n’ont pas le temps de ressentir, qui leur paraîtrait une lâcheté dangereuse, affaiblissante qui accroîtrait les dangers, qu’ils doivent affronter à chaque instant, c’est nous qui le ressentons à leur place. C’est là l’un des miracles de ce livre et ce qui contribue à lui donner sa grandeur.

         Que Joyeux fais ton fourbi ne soit pas l’un des classiques de la littérature noire, ce mot étant pris dans son sens le plus noble, voilà qui donne une idée de la confusion, de la fausseté des valeurs qui régissent la planète littéraire. […]

[Marc Bernard]

 

 

Alphonse Boudard, « Joyeux fais ton fourbi de Julien Banc », Pilote, n°34, mars 1977

Je me suis remis à penser à Julien Blanc, le joyeux… Julien fraternel et fort… Julien qui avait su conjurer toutes les vacheries du sort… le rescapé de l’enfer des bataillons d’Afrique. Le tour de force que ça représentait, sa réussite… ce livre Joyeux, fais ton fourbi. C’est l’exemple de Julien Blanc qui m’a permis d’entreprendre, sinon d’espérer ce qu’il avait accompli ; j’ai décidé d’en faire autant… de m’efforcer… et je me suis mis à écrire. Ecrire !… tout d’abord en ruminant mes phrases dans ma tête… La prison, c’est une odeur… Le papier, le stylo, les livres étaient interdits au mitard. Ensuite… ça devient une longue histoire que je raconterai peut-être si le petit cinoche ne me bouffe pas en entier ! Entre cette décision du cul-de-basse-fosse et la Métamorphose des cloportes sous presse, j’ai dégusté moult gamelles, je me suis farci le guignol judiciaire… et puis le jeûne et l’abstinence du carême prévu par la loi… l’attente interminable de la date libératrice… et encore quelques années aux hostos et sanatoriums ! J’ai tété l’existence par le bout galeux ! Dans tout ça… écrire… apprendre à écrire de surcroît. Certains jours le découragement vous serre la tête dans le sac… On enverrait tout à dache… on se torcherait des résolutions. La dangereuse pente… la délectation morose de se laisser couler. Bien présomptueux celui qui s’imagine qu’il suffit de vouloir ! Lorsque le bourdon me coinçait — deux trois jours… une semaine — que j’avais foutu au panier le travail d’un mois… à l’improviste me revenait le petit refrain des joyeux… l’histoire extraordinaire de Julien Blanc… Ça me redonnait du courage… le reprenais, moi aussi, mon fourbi… mes cahiers à noircir… J’avais fait sa connaissance au trou bien sûr… à Fresnes après la guerre. Un bouquin comme Joyeux, fais ton fourbi était interdit par la censure en ce temps-là (Julien était sur la liste des auteurs qui pouvaient nous inciter à la révolte ou à la débauche… avec Céline et Miller…- en excellente compagnie). Naturellement, il circulait clandestinement en deuxième division de cellule en cellule. Un auxiliaire me l’a prêté pour deux jours moyennant finance… c’est-à-dire trois cigarettes, si ma mémoire est bonne. Nous étions en 1948 et le tabac était encore rationné au-dehors… alors dedans, pour un paquet de Gauloises on vendait son âme au surveillant-chef… sa vertu à un caïd… on fourguait sa chemise pour un mégot. Je me suis fendu de mes trois pipes afin de lire l’histoire du bat’d’Af’ qui s’était mis à écrire. Je dévorais du livre dans ma cellule sans chauffage… une boulimie lectivore extravagante !… Tout ce qui me tombait sous les yeux. Je me suis confectionné ainsi une culture tarabiscotée, avec des pièces bric et broc… toutes les couleurs… des œuvres complètes d’auteurs dont plus personne ne parle depuis Fallières et Jules Grévy. Joyeux, fais ton fourbi arrivait à point. Je l’ai lu dans l’ambiance adéquate. Autour de moi c’était du pareil ou presque question atmosphère… personnages, situations… le risquais pas de me dépayser. Ça se passe pourtant au Maroc, dans le sud, les aventures de Julien Blanc… L’exotisme jouait un rôle tout à fait secondaire. La chiourme était la même ici là-bas… les déchus, les hors-la-loi… Rien ne manquait à la fresque sordide… la haine, la corruption, les bagarres sanglantes, la délation, la pédérastie, la cruauté, la mythomanie, l’avilissement… toutes les tares inhérentes à toutes les taules, toutes les galères, les camps d’internement, les écoles de redressement. Et pour la première fois c’était du vu-vécu… de l’intérieur, du témoignage payé cash. Un certain ton ne trompe pas ceux qui savent. Ça sonne pour nous autrement que le reportage, l’invention romanesque, si bien documentés soient-ils. Je n’ai pas regretté mes cigarettes… Julien Blanc, je ne m’en étais pas aperçu sur le moment, m’avait ouvert une porte… étroite certes, comme celle de l’Evangile… mais une porte tout de même. Joyeux, fais ton fourbi raconte plus qu’une histoire terrible. C’est un livre d’espoir comme il en est peu… Une fois hors des hauts murs, rendu à une liberté assez précaire, je me suis payé le livre pour moi tout seul enfin… en égoïste ! Je l’ai lu, relu, je le relis encore. C’est devenu un vieux compagnon de chevet. Si je me suis sorti moi aussi du cycle pénitentiaire, je le dois un peu… beaucoup peut-être… à Julien Blanc. J’ai envers lui une dette de derrière les barreaux. Trente ans ont passé depuis la parution de Joyeux. On a bien oublié le pauvre Julien Blanc. A grand tort, je suis certain… D’autres ont un destin posthume glorieux et qui n’arrivent pas à la semelle de ses grolles de bataillonnaire tant sur le plan littéraire que sur le plan humain. J’ai mis quatorze ans avant de trouver un nouvel éditeur [Jean Claude Lattès] pour ce maître livre des bagnes et des prisons. On m’a rétorqué partout que ce genre de sujet était trop exploité… qu’on avait lu mieux depuis… etc. Bien sûr, le bluff était passé par là… les papillonneries… la mode qui se démode… le goût du truc et du toc… du livre écrit par douze plumitifs pour la grande consommation. Joyeux, fais ton fourbi est aux antipodes de tout cela. Il est écrit avec force par un cœur pur… une sensibilité… un homme seul. C’est un témoignage inoubliable sur notre univers concentrationnaire… le nôtre, celui-là… qui ne doit rien à Himmler ou à Béria… C’est un peu notre Maison des morts. Un impitoyable réquisitoire contre la tyrannie de la chiourme militaire. Les bataillons d’Afrique n’existent plus, mais dès que les conditions le permettent, dès que certains hommes ont un pouvoir quasi absolu sur d’autres hommes, les choses se reproduisent de la même façon… On trouve toujours les mêmes sadiques, les mêmes imbéciles pour garder le même pitoyable troupeau. Il n’est jamais inutile de le rappeler. Joyeux, fais ton fourbi reste un livre actuel… un livre de mise en garde. Sous une autre forme, derrière d’autres drapeaux, sous d’autres cieux, le système des  bat’d’Af’ existe encore. Il peut renaître ici et presque sans qu’on s’en aperçoive. Julien Blanc a fait ses humanités à l’orphelinat, dans les maisons de redressement, les prisons, le bagne militaire. On peut le lire sans réserve… Ce qu’il nous dit est toujours vrai. Et il nous le dit avec une écriture simple et forte… avec des mots qui nous serrent parfois la gorge… avec des phrases qui ne s’en payent pas. C’est là son immense mérite. Il nous laisse un grand livre et je suis assez fier de pouvoir le présenter. Je paie un peu ma dette à mon pote le bat’d’Af’.

 

 

Angelo Rinaldi, « Joyeux, fais ton fourbi, par Julien Blanc », L’Express, 1977

Pourquoi certains livres coulent-ils à pic ? Comment remontent-ils à la surface, vingt ou trente ans après leur publication, pour étonner des générations qui ne comprennent pas du tout l’éclipse dont ils furent victimes ? On se le demande, avec un étonnement particulier, à propos de cette confession de Julien Blanc, dont la carrière posthume ressemble à son existence — certes, abrégée par la maladie vers la quarantaine – mais tissée quand même de répits, de sursis et de miracles. Pièces noires. Il en a fallu pas mal pour que lorphelin promis par sa sensibilité à tous les traumatismes, ballotté de pénitenciers religieux en maisons de redressement, de prisons en bataillons disciplinaires d’Afrique, puisse devenir un écrivain. Dans ses rapports avec des catholiques qui se  procurent bonne conscience à peu de frais — un mandat de 100 sous par mois –  Julien, d’ailleurs, rappelle curieusement l’autre, qui était au séminaire, et qui, au contact de la même visqueuse charité chrétienne, apprit à répertorier les ruses et les manèges de la société. Dans sa préface fraternelle, Alphonse Boudard va jusqu’à écrire : « C’est un peu notre Maison des morts ». Ce « un peu », c’est déjà beaucoup. Boudard ne se cache pas, d’ailleurs, de payer une dette de reconnaissance ; s’il n’avait pas, quand il était lui-même en prison, troqué sa ration de cigarettes contre ce livre introduit en fraude à Fresnes, il n’aurait pas eu le cœur de remonter la pente en se mettant à écrire.

La moindre de ses chances ne fut pas d’avoir rencontré Jean Paulhan, qui sut le détourner de la fiction, à laquelle il songea d’abord ; qui lui conseilla de témoigner, et le força à recommencer six fois ce tome second de ses Mémoires, ces pages qui arracheraient au cœur le plus sec des cris de révolte devant le spectacle d’une humanité broyée… On pourrait décrire le carnaval des gardes-chiourme galonnés, les baisers de lépreux, les madrigaux de syphilitiques… Mais ce serait réduire l’intérêt de ces cartes postales couleur de sang en provenance d’un enfer oublié à celui d’un document, quand il se trouve, en réalité, dans le démontage de la mécanique par laquelle, à toutes les époques, s’opère si vite la désintégration de l’homme privé de liberté. Elles donneraient à croire dans ce livre échappé, on ne sait comment, des limbes de l’édition – et promis, espérons-le, à une lumière durable – que rien ne prévaut contre les cœurs purs. Et qu’ils ont, un jour, leur revanche. En littérature comme dans la vie.

 

 

 

Le Temps des hommes – 1948

Aimé Blanc-Dufour,  » Le Temps de hommes « , Cahiers du Sud, n°293, 1949

          Le troisième volume de Seule la vie fait suite à Joyeux fais ton fourbi. Nous retrouvons le héros de Julien Blanc libéré des servitudes militaires, lâché dans la vie civile en 1934, mais toujours marqué d’un passé que les hypocrisies sociales se font un plaisir de lui lancer à la face. C’est un séjour en Espagne avant la guerre civile, un amour quasi désespéré, puis, en 1936, les combats sur le front de Madrid.

         Si le narrateur du Temps des Hommes atteint à une demi-sérénité, due autant au mûrissement de son esprit qu’à une condition faite de liberté encore jamais goûtée, l’âpreté de Julien Blanc st toujours égale à elle-même. la violence des scènes, leur atrocité, la sombre ardeur du récit font de ce roman un témoignage inégalé : plainte rageuse du juste que broient à la fois l’injustice des lois et la férocité des évènements. Seule la vie que doit compléter un quatrième volume à paraître prochainement, mérite une large audience.

 

 

André Bourin, «Les Romans – Seule la vie… Tome III : Le temps des hommes par JULIEN BLANC», Paru, L’actualité littéraire intellectuelle et artistique, 1948

Dans quelles proportions ce récit est-il autobiographique ou romancé, c’est ce qu’il est malaisé de démêler de l’extérieur, puisqu’il s’agit de la troisième partie d’une chronique dont le héros se confond avec l’auteur. On se souvient que les deux premières parties de Seule la Vie…, Confusion des peines et surtout Joyeux, fais ton fourbi (Prix Sainte-Beuve, 1947) relataient le triste cheminement de l’enfance et de la jeunesse malheureuse dite « coupable », des maisons de correction aux bataillons d’Afrique.

        Le Temps des hommes prend le héros à partir du moment où il est libéré des bataillons d’Afrique. Il n’en a pas fini cependant avec la vindicte sociale puisqu’il demeure frappé (il l’avait d’abord oublié !) par la «trique », c’est-à-dire par l’interdiction de séjour, ce qui le contraint à se réfugier en Espagne à la veille de la guerre civile. Le sujet considéré sous l’angle psychologique, c’est donc l’accès à la vie d’homme avec les multiples péripéties que cela comporte lorsqu’on a été marqué par les circonstances d’une telle éducation. Considéré sous l’angle social, c’est une évocation de la guerre civile d’Espagne vécue à partir d’un poste d’infirmier à Madrid et parmi les hommes du rang de la Fédération anarchiste ibérique vers lesquels le héros s’est trouvé porté par ses affinités politiques (en France, les communistes avaient considéré qu’il pouvait faire un révolté plutôt qu’un révolutionnaire).

        A première vue, la matière d’un tel livre apparaît plus ingrate que celle des deux livres précédents, puisqu’il ne s’agit plus de milieux aussi exceptionnels que la maison de correction et le Bat’ d’Af. Cependant les qualités de l’auteur, dont la principale est une émouvante simplicité de ton pas démenties et, en refermant l’ouvrage, on se dit qu’il a franchi victorieusement l’obstacle. Le thème du rachat de la prostituée par l’amour, la maternité et le dévouement social, pouvait paraitre bien rebattu, Julien Blanc a réussi pourtant à le renouveler en campant le personnage sans doute véridique de sa compagne Paquita,…

        Le quatrième tome annoncé doit s’intituler : Le Suicide, ce qui m’empêche de souhaiter longue vie à Julien Blanc en tant qu’homme et en tant qu’écrivain.

 

 

François Michel, «Julien Blanc : Le Temps des Hommes. Éditions du Pré aux Clercs », Le Divan, n°266, avril-juin 1948, p.481

Ce volume est le troisième de la série qui a pour titre « Seule, la vie », et qui retrace avec non moins de complaisance que d’exaspération l’existence d’un individu en marge de la société … Jules Vallès paraît assez pâle à côté de Julien Blanc. Mais le talent de l’auteur, en dépit de ses outrances, confère à la confession de son révolté, une valeur documentaire certaine et une puissance d’émotion indéniable.

 

 

Claude Delaunay, « Le Temps des hommes » Revue de la Méditerranée, n°29-34, juillet 1949, p.487-489

 

De Julien Blanc a paru récemment Le Temps des hommes, troisième tome d’un cycle autobiographie Seule la vie … – Joyeux fais ton fourbi, qui en constituait la seconde partie avait obtenu l’an dernier le Prix Sainte-Beuve ; aussi attendait-on avec intérêt la suite de l’œuvre, consacrée aux souvenirs de l’auteur sur la guerre civile espagnole. Les combats gigantesques par l’acharnement et l’héroïsme qui y furent prodigués, ont déjà inspiré nombre d’auteurs, en particulier Bernanos, Malraux, Hemingway, pour ne citer que les plus grands ; J. Blanc n’a participé aux événements, dans les rangs républicains, qu’à titre d’infirmieret encore pendant une période assez limitée : il ne s’agit donc pour lui ni de peindre une vaste fresque, ni de raconter de façon dramatique des faits d’armes brillants, mais bien d’évoquer à l’aide d’épisodes fragmentaires l’atmosphère de l’arrière et de préciser ainsi, en marge des combats, le caractère du révolutionnaire espagnol ou plus exactement de l’anarchiste catalan.

[… ]  l’art ne saurait être qu’une « imposture » : ce n’est pas l’Espagne pittoresque qui revit en ce roman, les descriptions sont brèves et fort peu caractéristiques. L’auteur ne veut pas non plus, en interprétant les moindres faits, dégager à tout prix les traits d’une « mentalité » étrangère mais tout naturellement se fait jour l’image d’une Espagne fanatique, la seule que Julien Blanc connaisse bien celle des gars de la F.A.I., ennemis farouches de la société bourgeoise, mais aussi du militarisme et de la discipline, et comme tels, opposés à un communisme d’allure étatiste. Pour eux, la guerre et la Révolution sont deux choses qui s’excluent et on les voit obligés de faire la guerre pour que triomphe la Révolution. Ce drame intérieur les ronge ; alors qu’ils croyaient aider à gagner la liberté du monde, ils se trouvent rapidement embrigadés, dans une armée où règne la discipline, où l’héroïsme individuel doit se plier aux nécessités tactiques. La flamme révolutionnaire qui brûlait grande et pure en eux, comment ne se refroidirait-elle pas au contact de compromissions, chaque jour plus pénibles à supporter ? Ainsi, pour défendre les droits de la personne humaine, il ne faut pas seulement que les combattants aillent « au-delà de leur personne, de leur individualité », il faut parfois qu’ils sacrifient cette camaraderie qui constituait à leurs yeux toute leur dignité d’homme.

 

 

 

La Berceuse irlandaise – 1951

 

« Prochaine reprise de La Berceuse irlandaise de M. Julien Blanc », Le Monde, 11 janvier 1951

La chaîne nationale « reprend » demain jeudi à 22 heures [1] La Berceuse irlandaise, texte inédit de M. Julien Blanc présenté par M. Armand Lanoux. C’est une émission de rare qualité comme le micro ne peut s’en permettre trop souvent faute de voir, hélas ! La majorité de ses habitués déserter l’écoute. Elle n’a rien de spectaculaire et ne dure qu’une demi-heure. Elle est faite de mots simples et d’un peu de musique.

Julien Blanc s’est mis à vif. Sa vie méchante s’y prêtait. Peut-être l’a-t-il fait sciemment, mais c’est sans importance. Ce qu’il avait à nous dire de sa misère d’homme torturé s’élève bien au-dessus des soupçons de forfanterie. Ses plaintes, ses souvenirs, le visage d’une mère, sont autant de bouffées brûlantes qui pourraient brûler plus ou moins chacun de ceux à qui il s’adresse. Il parle et il est de ceux qu’on laisse parler. Ce n’est pas si souvent que l’on donne l’antenne à celui qui a quelque chose à dire qui vienne du tréfonds de lui-même. La Berceuse irlandaise a sans doute mariné ses propos et ses mesures dans la peine de l’ancien Bat’ d’Af que fut l’auteur de Joyeux, fais ton fourbi. Alors elle voudrait rejeter la désespérance et porter le plain-chant d’un message de calme. Elle ne fera monter que des images de tendresse trop vive et les illusions d’amour impossible dont ont rêvé tous les enfants prodigues trop tard de retour. Car tout au long de la confession on devine un pénible état moral, matériel, physique

A la lecture des esprits pointilleux qui décortiquent proposition par proposition décèleraient peut-être des erreurs ou des fautes. A l’audition, que donnent Mme Berthe Bovy et Jean Topart, on garde seulement le durable souvenir d’un grand morceau radiophonique.

 

[1] Première diffusion le jeudi 12 novembre 1950. La partition manuscrite autographe de 25 pages d’Elsa Barraine (1910-1999) est conservée à la Bnf.

 

 

 

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  17. le maguer

    très beau site ! j’adore .

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