Biographie

Photographies et dessins de Julien Blanc

 
 

Dessin de Bernard Milleret illustrant l'article d'André Bourin, «Julien Blanc», Les Nouvelles littéraires, n°1019, 13 février 1947, p. 6

Dessin de Bernard Milleret illustrant

l’article d’André Bourin, «Julien Blanc»,

Les Nouvelles littéraires, n°1019, 13 février 1947, p. 6

D.R

Photographie de Julien Blanc illustrant l'article André Laude, « Qui se souvient de Julien Blanc », Les Nouvelles Littéraires, 55e année, n° 2574, 3-l0 mars l977

Photographie de Julien Blanc

illustrant l’article
André Laude, « Qui se souvient de Julien Blanc »,

Les Nouvelles Littéraires, 55e année, n° 2574, 3-l0 mars l977

D.R.

Julien Blanc

Photographie de Julien Blanc

http://www.tipsimages.it

 

 

ÉLÉMENTS BIOGRAPHIQUES

 

1 – 1908-1920 – « L’enfant qui n’aurait pas dû naître » –

1908

«Je suis né à Paris, 47, rue Jacob, à la Charité », Confusion des peines, 1943 – dans le VIe arrondissement entre les quais de la Seine et le Boulevard Saint-Germain. L’entrée se faisait rue Jacob, à l’emplacement de l’actuelle Nouvelle Faculté de médecine, rue des Saints-Pères. « Je me suis renseigné sur ma naissance. Il y eut d’abord les fers ; puis une césarienne. Mon crâne porte les marques des forceps » id, p.9.

Acte de naissance

( numéro 1039 du VIème arrondissement de Paris )

« … Acte de naissance de Julien [Blanc], du sexe masculin, né le onze avril courant [ 1908 ] à une heure du matin, à Paris, rue Jacob, 47. Fils posthume de Jules Magloire Blanc, décédé le vingt-et-un septembre dernier, et de Paula Milh, sa veuve, âgée de quarante-un ans, sans profession, domiciliée à Paris, rue des Lombards, 16. Dressé par nous, Armand Boillot, adjoint au Maire, officier de l’État civil du sixième arrondissement »

 

Son père, Jules Magloire, décédé sept mois avant sa naissance, en septembre 1907.

Dans Mort-né, le narrateur, Pierre, retrouve un extrait conservé de sa dernière lettre : « Inutile à quiconque et nuisible à moi-même. Je me ronge, je me consume. Vivre de charité, toujours, toujours … Toujours recevoir, c’est navrant. Que mon fils ne connaisse jamais ce qui paralyse toute énergie : vivre de charité. Déjà, mon petit bonhomme a sa fierté. Mais il faudrait que je l’arme pour la lutte. Comment faire ? Si je guéris, travailler ? Mes doigts se refusent, sont devenus insensibles. Ils ne recouvrent en peu d’énergie que pour saisir dans une autre main une pièce de monnaie, quelquefois un billet froissé … Et je vais mourir, et il est si jeune… « , Mort né, 1941, p.97-98.

Julien Blanc note dans Confusion des peines avec sobriété. « Mon père était mort sept mois avant ma naissance. Je voudrais en parler, dire ses drames, ses petitesses et ses héroïsmes, je ne sais absolument rien de lui. Non ma mère n’était pas seule, j’étais là, petit bonhomme aimant et tyrannique, comme un rempart  » id., p. 10

Le jeune garçon habite avec sa mère dans les premières années au 16 rue des Lombards, sans doute aussi rue Quincampoix, à Paris. Dans Toxique, l’amour maternel, trop tôt interrompu, laisse place à la piété filiale. «Je l’adorais aussi. il y avait tant de passion libre dans les baisers qu’elle posait sur mon front et sur mes yeux que, chaque fois, une émotion violente, singulière me secouait. Je ne pouvais répondre que : maman ! J’ai du regret, maintenant. Vers ma sixième année, elle n’était à vrai dire pour moi qu’un jouet vivant, ayant un pied dans le merveilleux conte de fée. Une grande poupée dont la jupe essuyait mes larmes. » Toxique, 1939, p.43

1912

Le narrateur de Confusion des peines se rappelle, qu’en 1912, proche de ses quatre ans, il se fait baptiser sur l’avis des dames d’œuvres de bienfaisance auxquelles sa mère s’est adressée.

 

1914

Dans Toxique, le narrateur place son enfance en banlieue parisienne, à La Varenne. Peut-être Saint-Hilaire, dans le Val de Marne, dans une maison qui leur est prêtée, par les Œuvres de bienfaisance ? Où sa mère était domestique ? Il est difficile de le savoir. La seconde hypothèse semble la plus vraisemblable. Ce n’est que lorsque survient la guerre de 1914 que la mère et l’enfant déménagerons à Paris, rue de Marignan, à Paris dans un quartier huppé, où la mère était certainement employée de maison. Le premier déchirement, la première séparation se feront à cette époque : l’enfant reprend – il y était vraisemblablement l’année précédente – le chemin du pensionnat de Saint-Maur, dans le Val de Marne : sa mère ne peut le garder avec elle. Sans doute n’a t-elle pas le loisir de s’en occuper ou n’a t-elle pas de place sur son lieu de travail.

Dans Confusion des peines : « On me fit comprendre qu’un garçon doit aller en pension. Un domestique de l’œuvre me conduisit à la pension Saint-Nicolas. C’était pendant la Grande Guerre, au début. Maman boutonna elle-même mon vêtement, m’embrassa. L’homme me prit par la main. Je me retournai. Je vis maman toute pâle, souriante. Il me fallut suivre le domestique. Je me retournai une dernière fois. », id., p.15. Quelques visites de la mère durant les deux années qui lui restent à vivre.

1916

Perte de sa mère durant le mois d’août 1916. Terrible été que celui de ce mois d’août 1916, où l’enfant de huit ans n’a plus personne en suivant le corbillard vers la fosse commune. Une vague parente touchante de bonne volonté recueille l’enfant, mais elle ne parvient pas à nouer le dialogue.  « Sa mère, la femme de ménage dont le regard était «chargé de toute la maternité du monde», il ne la vit que huit ans et quatre mois ; par intermittence », Louis Nucéra, Mes ports d’attache, Grasset, 1994.

Dans Toxique, le narrateur précise qu’il y a eu une autopsie du corps de la défunte : « Je sais ce que cela signifie, maintenant. Je comprends le retard apporté aux humbles obsèques. Il fallait, pour les besoins de cette chienne de science impuissante, que des dépeceurs profanent son corps, cisaillent sa chair morte, au milieu des rires, des bons mots … », id, p.53.

Julien Blanc, dans Confusion des peines, revenant sur ces moments douloureux, cite l’unique lettre conservée de sa mère. L’écriture en est tremblée, d’une main condamnée. Dans un coin sa marraine a écrit de sa belle calligraphie : « Dossier de Mme.. ; reçue le 18 mars 1916 ». p .28. Hormis ce lien, il ne lui restera  que l’acte de décès de sa mère. Peut-être a-t-il pu conserver un souvenir grâce à la photographie : « Il y avait une émotion, une tendresse qu’il ne me devait pas dans ses yeux.» id., p.31. Devant leur état indigent, le photographe était pris de pitié, comme s’il devinait l’issue proche. Car la mère connaît le sort qui lui est réservé, la triste échéance : la maladie la ronge, son corps s’est usé en heures supplémentaires : elle se dépêche de tout dire, car elle sent qu’elle n’a pas le temps.

Dans La Berceuse irlandaise, Julien Blanc reviendra sur ce passage intime et douloureux en mettant l’accent sur le basculement d’un univers aimant et rassurant à un enfer sur la terre. « Parfois l’enfant pressentait qu’un drame se jouait près de lui, elle inventait de nouveaux chants, de nouveaux jeux, de nouvelles histoires… Once upon a time … Et l’enfant revenait à ses rêves. Le dénouement approchait. Hôpital. Congestion pulmonaire. Cœur qui ne peut plus. Rançon des nuits blanches passées sur un travail supplémentaire. », La Berceuse irlandaise, 1951, p. 21. C’est la même émotion, la même reconnaissance envers l’amour que sa mère lui portait, qu’il témoignera toute sa vie, en dépit des pires humiliations dans les gouffres de l’angoisse et de l’abandon des maisons de corrections. Le décès de la mère est l’évènement fondateur de sa vie, l’absence dont toute sa vie sera marquée.

1917

« L’école Saint-Joseph » dans Confusion des peines, sans doute dans la paroisse de Saint Germain l’Auxerrois de Pantin, est une école de trois classes créée en 1878, par la congrégation des Frères Lasalliens. Trois classes sans doute fréquentées par Julien Blanc.

 

 

2 -1920-1936 – « Les prisons de la vie » –

1920

Julien Blanc fut à douze ans « groom dans un hôtel de Paris. Mais, chargé de rêves comme un poète, il ouvrait plus de nuages que de portes. Et, quand on lui confiait des commissions à faire, il s’arrêtait au bistrot du coin… », Jean-Pierre Dorian, Paris en scène, 1956. Cet emploi ne peut l’accueillir bien longtemps…

On le retrouve à Montauban, durant l’été 1920. Après son passage dans les écoles chrétiennes, le jeune adolescent ne va pas à l’école laïque mais à l’école libre dont les diplômes ne sont pas reconnus  : on peut se demander si c’est-ce une manière déguisée de le désocialiser un peu plus ?

1922

Il y eut l’éclaircie durable, l’amitié adolescente dans la personne de Jean. « Il était mon aîné de six mois, je le dépassais, en taille ». En 1941, Julien Blanc a, dans L’Admission, décrit cette amitié. « Il avait eu autrefois une amitié violente pour un de ses camarade ». Si Jean le rejette dans un premier temps, le jeune narrateur devient incapable de jouir de sa solitude, de choses simples, le voilà transfiguré. Car Jean fait oublier les dures lois de l’institution catholique : « C’était mon ami, je me serais donné pour lui, mais, au fond, je craignais, si je lui avouais mon passé, qu’il ne comprît pas. Je préférais être délicieusement troublé auprès de lui, je préférais le sentir délicieusement troublé, rugissant auprès de moi quand le pion posait son regard lourd sur nous et nous faisait comprendre que si nous voulions être seuls, aller au parc, il ne nous signalerait pas. » écrit l’auteur dans Confusion.

Après le décès accidentel par noyade de Jean, le jeune narrateur de Julien Blanc est placé dans un patronage situé rue Vaugirard, à Paris. Il a 14 ans. « J’attendais dans une antichambre claire, sous le buste » d’Henri Rollet, avocat, fondateur du Patronage de l’enfance et de l’adolescence en 1890, situé rue de Vaugirard, à Paris : une sorte d’assistance privée, pendant de l’Assistance publique, pour jeunes dévoyés…

Après audition par les responsables, on l’envoie à Lamotte-Beuvron chez des paysans qui le dédaignent car il d’aspect chétif, il semble incapable de s’accoutumer à la vie des champs. Puis à Nouans-Le-Fuselier, toujours au cœur de la Sologne, il est placé dans  une fabrique d’allumettes – et renvoyé huit jours après. Nouvelle tentative de placement. Direction, les vendanges. Cela ne lui convient pas non plus. Une autre place dans une immense ferme des environs de Marcilly, en Seine et Marne. Là encore cela ne convient pas.

1923

Rendu au Patronage, on le retrouve près d’Agen en 1923, chez plusieurs paysans. Là non plus rien ne lui convient. « Je pris les pots de confiture, cent francs en billets, un pain et m’en allai. Je mangeai le pain et les trois pots de confiture : des fraises. J’arrivai au petit jour à Agen …. Je pris le train pour Paris », id.

Repris, on le replace à Charmes en Haute-Saône. Il fuit à nouveau vers Paris, déchire sa carte d’identité dans le train croyant avoir vu un inspecteur de la police qui semblait le dévisager. Un passager le sauve en lui permettant d’échapper au contrôleur. Cet homme lui offre un livre : dérision, il s’agit du Pénitencier de Roger Martin du Gard.

Engrenage des désirs de liberté et de la réalité ; les faits sont contre lui : vol de bicyclette, infraction dans le train, rentrée dans l’Arsenal de Cherbourg ; et les conséquences immédiates : jugement hâtif et incarcération en cellule. Jugé, il est acquitté, pour avoir agi sans discernement. Une fois dehors, à 15 ans, sans famille, sans formation, c’est à nouveau la fuite, aller sans but, aller à la dérive. Nouveau patronage, « Le Refuge » à Sèvres, dans la région parisienne.

Fuite à nouveau – direction Marseille. C’est là que le narrateur de Confusion des peines, en rupture de ban, fuyard, prend le départ dans la cale d’un navire qui doit le conduire à New York. Remarqué, il sera chanceux de faire le retour. Retour au Patronage de la rue Vaugirard, hébété, déçu de ce si court voyage.

1924

Une nouvelle période s’ouvre avec la narration dans Confusion des peines de son entrée en apprentissage comme infirmier à la pharmacie d’un hôpital. S’il est accueilli assez froidement, très vite, le médecin-chef, lui accorde une confiance relative : il a l’air sérieux. Désir secret d’apprendre, plaisir intime de la lecture et souhait de la culture se confondent : obtenir le baccalauréat !

Julien Blanc nous apprend qu’il lit Zevaco, Dumas, Sue et Jules Vernes, Jean Ajalbert, Les Chansons de Sao Van Di de Louis Michaud . Sao Van Di , nom évocateur de l’ailleurs, de l’altérité, de l’exotisme ; mais aussi lieu de refuge dans la rêverie : « Sao, j’en étais sûr, c’était le salut ; le havre. Sao en Annam », id. p. 172

1925

Nouvel échec d’insertion à la pharmacie de l’hôpital, on le dénonce, assez jalousement, lorsqu’il lit des livres, sur son temps libre. Cloclo, responsable du pensionnat, le place à Beauvais, dans une verrerie. La conclusion est la même : le départ. L’adolescent subit trois renvois successifs : la prison se profile à nouveau. Il vole le responsable Cloclo, vit huit jours avec les cent francs dérobés,  cherche du travail le jour, se cache la nuit afin d’éviter les rafles, dort sous un pont, avec quelques clochards. On lui demande des certificats de travail qu’il n’a pas et les fabrique…. « Le soir même, j’avais un faux certificat de travail, dûment apostillé, et un faux acte de naissance [ … ] Je fus successivement garçon de pharmacie, balayeur chez Renault, aide manœuvre chez Citroën, commis chez un fournisseur d’instruments pour horlogers, livreur, apprenti-soudeur, polisseur, etc. Je ne pouvais m’adapter nulle part. Je restai au plus huit jours dans chaque place », id., p. 150

1927

Été à Nîmes, au camp des Garrigues, où, vraisemblablement, il connut et passa des vacances avec Marie, personnage de Mort-né.

Le responsable Cloclo l’emmène au centre de recrutement : on lui fait remplir un questionnaire et solliciter une demande d’engagement de cinq ans dans les troupes coloniales. « L’habit militaire confère la majorité à qui le revêt – je l’endossai avec un secret plaisir. J’étais à l’abri sous ce frustre et rêche drap kaki  Qui songerait à venir me chercher dans une caserne ? » id, p. 211.

Les « États des services » des Archives de Paris » nous donnent les matricules et affectations : date de création : 15 juin 1927 ; numéros matricule de recrutement : 194 ; État-civil : à la date d’incorporation donne pour domicile le « 21, Bd de Clichy, dans le 9ème » et la profession « d’employé de commerce » ; nom du tuteur : « Chauzard (ad[ministration] B[ureau] de Bienf[aisance]) 21 Bd de Clichy 9ème  » ; signalement : « cheveux : châtains – yeux : gris-bleus – Taille : 1,61 »

Désertion, vol d’un livret militaire qui traînait sur le bureau d’un officier, fuite, … « Grâce à cette référence, j’entrai à l’essai dans une fabrique de charpentes métalliques. Je ne savais absolument rien faire ; mais je pus, dans le bureau du chantier, soustraire une feuille à en-tête de la firme. Je me suis un faux certificat avec lequel je fus agrée comme aide-comptable aux champs de courses de La Courneuve. On me renvoya au bout de huit jours » », écrit le narrateur de Confusion des peines, p.227

Repris, il passe en justice, à Paris, devant Tribunal pour enfants et adolescents ou le Tribunal correctionnel de Paris : toutes les condamnations par défauts et les acquittements antérieurs sont portés sur son casier : huit au total. Condamnation à un an de prison et cinq ans d’interdiction de séjour.

Dans Toxique, le personnage de Roger Vermisse sera, lui, condamné à un an d’emprisonnement avec « Confusion des peines ». Le jeune homme, engagé dans l’armée, déserte. Son sursis, accordé par le précédent Conseil de guerre, est révoqué. Bien des années plus tard, il retrouvera le colonel Castyl, son accusateur lors du procès de son adolescence. Celui-ci, à présent vieil homme, tente de lui expliquer, de justifier sa conduite, son acharnement à le voir condamné. Par pudeur, ou par honte devant l’homme fait que l’on retrouve, le colonel lui écrit une lettre : « Je faisais mon devoir, ce que je croyais être mon devoir. Car la vanité de bien parler, le ternissait bien souvent […] Je voudrais réparer … J’ai souffert depuis que … Et je me demande par fois si la main de Dieu ne me punit pas de n’avoir jamais su, jamais voulu savoir le formidable honneur qu’est celui de commander à des hommes », id, p.208

1928-1930

Le narrateur de Julien Blanc est placé à La Conciergerie où il est à nouveau condamné à huit mois de prison pour le vol des effets d’Ernest, un employé comme lui et colocataire, et à un an pour celui du montant d’une note de gaz impayée .

Parcours de prisons civiles en prisons militaires en 1928-1930 : La Conciergerie (huit mois de prison pour vol), Fresnes, Cherche-Midi (un an sans doute dans les deux établissements). Il renchérit en faisant appel, sans vraiment connaître les risques encourus. Au final, 2 années de prison bout à bout.

1931

Le 6 février 1931, le Tribunal de Paris le condamne à la « confusion des peines ». « Je faisais quarante-six kilos. Je fus condamné à un an de prison, avec Confusion dans les peines précédents. J’étais passée neuf mois en justice… […] Je sortis de la prison, de nouveau entre deux gendarmes. Il y avait vingt-huit mois que j’étais enfermé. C’était le 6 février 1931. », id., p. 259. Julien Blanc a vingt-trois ans.

Affecté 2ème Bataillon d’Afrique à Outat-el-Hadj au Maroc afin d’effectuer son service militaire. Il passera son temps jusqu’en 1934, dans un corps régulier de l’armée.
L’incipit de Joyeux fait ton fourbi, présente l’arrivée au Fort Saint-Jean, à Marseille, où sont rassemblés les détenus ; leur départ à bord du Duc d’Aumale ; la destination, les corps bataillonnaires d’Afrique : « Dépôt à Oran ; dépôt à Oudjda ; dépôt à Guercif. Jamais de sentinelles, mais toujours les sous-officiers à nos grègues et le lieutenant méditatif et sermonneur », Joyeux fais ton fourbi, p. 34

A la dissolution du bataillon par le Ministère de la guerre, le « joyeux » Julien Blanc est expédié dans un autre Bataillon,, celui de Gabès, en Tunisie, fin décembre 1931. Nous pouvons dater l’événement sur la foi de Julien Blanc qui a conservé une lettre 29 décembre 1931 écrite durant cet interminable voyage : Outat-Guercif-Oujda-Oran-Alger-Sétif-Constatine-Guelma-Ghardimaou-Tunis-Sousse-Sfax-Gabès ; des milliers de kilomètres dans des wagons à bestiaux à une allure d’escargot avec des indigènes, baïonnette au canon, ayant l’ordre de tirer à la moindre tentative de rébellion ou d’évasion.

On lira les lettres de la marraine à son filleul, alors au bagne d’Outat. Elle « avait donné mon nom et mon adresse aux Équipes sociales et trois jeunes membres, un écrivain, un ingénieur des mines et un mathématicien offraient de me préparer au bachot « , id. p. 98. Toutes ces lettres de la marraine et des « professeurs » ainsi que du médecin, sont retranscrites aux pages p. 89-91 de Joyeux fais ton fourbi.

1932

Le narrateur de Joyeux devient employé au bureau des effectifs au 1er Bataillon d’Infanterie légère d’Afrique. Il fait son entrée à Tunis dans les premiers mois de 1932.

1933

Durant 1933, le ministre le réintègre au bataillon autonome d’infanterie coloniale du Maroc, à Rabat. Chemin inverse au travers de l’Afrique en 1931. Arrivé à Casablanca, en transit, il est parqué au dépôt des isolés coloniaux, avant qu’on le fasse repartir vers Rabat, au camp Garnier.

Il n’est plus « joyeux » : « J’arrachais fébrilement les écussons du Bat’ d’Af’, un cor de chasse  et un numéro, ôtai la ceinture de flanelle… [… ] J’étais libre ! Adieu la chiourme ; la saleté et le reste », id., p. 258-60

Le 18 septembre 1933, Julien Blanc est fait soldat de première classe : souhait du commandant en vue de la future réhabilitation et rapport élogieux du commandant : « Toujours prêt à rendre service (?), il a mérité d’être considéré comme un véritable homme de confiance. » Il paraît aussi que j’étais  » très instruit (?) et intelligent, d’une excellente éducation (?), d’une parfaite tenue et d’un grand dévouement », id, p. 296.

Si ses livres sont restés dans sa cantine, ce qui l’empêche de continuer à travailler en vue de la préparation de son bachot, il donne néanmoins à son commandement des preuves d’un certain amendement et est autorisé à poursuivre ses études. Le voilà envoyé dans un poste avancé en plein bled : crise de paludisme et dysenterie. Il croit tenir son cas de réforme et, dans un état alarmant, est conduit à l’hôpital Mers-Sultan, à Casablanca. La dysenterie ne se guérit pas, pire elle augmente : quatre-vingt-dix-sept selles par jour, l’intestin et le rectum enflammés à un stade inquiétant. Le narrateur de J. Blanc ne passe pas, comme c’était son désir, devant le comité de réforme : il sera rapatrié et non réformé.

Rapatrié sanitaire, il arrive en France par Bordeaux, fin 1933. Nouveau passage dans les bureaux militaires de l’Infanterie coloniale de Bordeaux, on l’affecte au 1er bataillon du Régiment d’Infanterie Coloniale.

1934

« Le 7 août 1934, après avoir rendu centre décharge mes effets militaires au garde-magasin de la C.H.R., aucune cloche ne se mit à sonner haut et clair dans ma tête. J’étais comme assommé, il me semblait que je faisais une fois de plus un impossible rêve d’évasion – et mon costume civil de confection ne me donnait pas l’illusion de la liberté […]  Mon congé libérable dûment apostillé, avec à l’encre rouge la mention  » Est autorisé à revêtir la tenue bourgeoise »,  Le Temps de hommes, p. 9.

La réhabilitation date de la seconde moitié de l’année 1934. La fin du récit de Joyeux fais ton fourbi narre la réhabilitation de l’auteur avant sa sortie du système militaire actif. Il y aura passé cinq ans. Sa démobilisation date du 27 septembre 1934.

Le 3 octobre 1934 avec le fameux certificat de bonne conduite accordé par le conseil de discipline : « Je pensais aux sept années et trois mois perdus, gâchés. C’est quelque chose, sept ans et trois mois ( et tout ce qu’il y a eu avant à… ) dans une existence d’homme. Je n’étais pas du tout dans le même état d’esprit qu’en sortant du Bat’ d’Af’. J’avais du plomb dans l’aile. Sept ans et trois mois... », Joyeux…, p.297.

Après le Bataillon, la lutte entre deux aspirations continue – l’ange de la connaissance et le démon de l’insoumission. Tenace, le narrateur veut passer son bac. Il travaille aux Halles, prépare son examen. Errance de foyer en foyers catholiques près de Paris dans une banlieue sinistre ; une sorte d’asile pour étudiants pauvres et jeunes ouvriers. Puis retour au « Refuge » de son adolescence à Sèvres, comme en 1923 ; celui-ci n’est plus que ruine.

Après son congé de convalescence, sans toit, il revient en qualité de secrétaire au bureau du bataillon. Les gradés se succèdent, certains sont plus autoritaires, d’autres l’aident dans ses problèmes de géométrie élémentaires, lui prodiguent des conseils pour les compositions françaises. On lui donne chaque semaine une permission de vingt-quatre heures que l’adjudant transforme en permission de trente-six heures.

 « États Signalétiques et des Services militaires »

(Archives de la Ville de ParisCote – D4R1 2835 – matricule 194)

Vue d'ensemble

Transcription de Fiche d’état civil

Numéros matricule de recrutement : 194
État civil : Blanc Julien
Domicile : 21, Bd de Clichy, dans le 9ème
Profession ¨: employé de commerce [mention modifiée en ] Homme de lettres
Tuteur : Chauzard ( ad[ministration] B[ureau] de Bienf[aisance]) 21 Bd de Clichy 9ème
Signalement : cheveux : châtains – yeux : gris-bleus – Taille : 1,61
 
Décision du conseil de révision
Inscrit sous le numéro 21 de la liste du canton du 9ème
Classé dans la 3è partie de la liste de 1927
 
Corps d’affectation
 
Armée active                                              Matricule
22ème Régiment d’Infanterie coloniale                     9120
3ème Bataillon d’infanterie légère d’Afrique           5890
B[ataill]on autonome d’infanterie
coloniale du Maroc
23ème Régiment d’Infanterie coloniale
1ère Réserve
C. M. Col. Inf. 219 27.9.34
2ème Réserve
  1. M. Col. Inf. 219 3.12.34
Localités successivement habitées
[Sentier] [ Colonbis ] [41 Av. Bruyère ? ]
G[endarmer]ie 1.10.34 Paris 3 bis place de la Sorbonne [5e]
C[on]sul 18.1.35 Barcelone Valencia 218-3-2
C[on]sul 15.4.35 Barcelone Valencia 218-3-2
C[on]sul 27.6.35 Id
G[endarmer]ie 8.10.35 Paris 6è arr[ondissemen]t. 8 Imp[asse] des deux anges
G[endarmer]ie 4.1.36 Paris 17è arrt.. 3 square Vivarail
G[endarmer]ie 20.10.36 Paris 6è art. 7 rue du Dragon
G[endarmer]ie 24.9.38 Paris 26 rue du Fau[bour]g Saint-Jacques [14è ]
Fascicule d’appel au Consul de Barcelone le 15.5.35
 
Détails des services et mutations diverses
« Engagé volontaire pour cinq ans le 14 juin 1927 à Paris mairie du 9è au titre du 22è Reg[imen]t d’Infanterie Coloniale. Incorporé à compter du dit jour. Arrivé au corps le 16 juin 1927. Manque à l’appel le 31 août 1927. Déclaré déserteur le 6 septembre 1927. Rayé des contrôles de la désertion le 4 novembre 1927 (s’est présenté volontairement.) Manque à l’appel le 19 mars 1928. Déclaré déserteur le 27 mars 1928. Rayé des contrôles de la désertion le 25 octobre 1928 ayant été arrêté par la gendarmerie. Condamné par le tribunal de Nice du 11 janvier 1929 à un an de prison pour « vols ». Incarcéré à la maison d’arrêt d’Aix le 26 janvier 1929. Condamné par la cour d’appel d’Aix le 17 avril 1929 à 18 mois de prison pour « vol ». Transféré à la maison d’arrêt de la santé le 2 juillet 1929. Transféré à la conciergerie le 9 octobre 1929. Transféré le 24 décembre 1929 à la prison de Fresnes jusqu’au 13 novembre 1930. Incarcéré le dit jour à la prison du cherche-midi à Paris. Mis en route sur Aix le 21 novembre 1930, sous escorte de la gendarmerie. Écroué à la prison militaire de Marseille le 9 décembre 1930. Condamné par la cour d’appel de Paris du 19 décembre 1929 à 1 an et 100 francs d’amende pour « abus de confiance ». Condamné par la cour d’appel de Paris du 19 décembre 1929 à 8 mois de prison, 100 francs d’amende et 5 ans d’interdiction de séjour pour « vol » (confusion avec peines du même jour). Condamné par le tribunal militaire de Marseille du 6 février 1931 à 1 an de prison pour « désertion à l’intérieur en temps de fait après désertion antérieure » (art.194 du c.j.m. Et art.94 confusion avec les peines prononcées les 17 avril 1929 et 19 décembre 1929 (2 peines)) jugement exécuté le 10 février 1931 pour compter du 25 octobre 1928. Élargi à la prison militaire de Marseille le 7 février 1931 et placé en subsistance le dit jour au R.I.M. De Marseille. Passé du 3ème Bataillon d’infanterie légère d’Afrique le 12 février 1931. Passe au 1er Bataillon d’infanterie légère d’Afrique à compter du 15 décembre 1931 par suite de la dissolution du 3ème Bataillon D[écisi]on M[inistéri]elle N° 9588.11 du 30 octobre 1931. Passé au Bataillon autonome d’infanterie coloniale du Maroc le 8 septembre 1932. Embarqué à Casablanca le 8 novembre 1932 et affecté le dit jour au 23ème régiment d’infanterie coloniale. Nommé 1ère classe le 16 août 1933. Par décision M[inistéri]elle 9173 4/8 du 9.11.33 il a été décidé que la date de libération dont le contrat devait prendre fin le 14 juin 1932, il convient de considérer comme interruption les périodes suivantes A. période de désertion 8 mois 26 jours B. Période effective de détention (2 ans moins 2 ans 5 mois et 13 jours de remise de peines = 1 an 6 mois 17 jours au total : 2 ans 3 mois 13 jours. Ce qui reporte au 27 septembre 1934 la date de sa radiation des contrôles de l’activité.
Libéré le 27 septembre 1934 et passé dans la réserve ledit jour.

C[ertificat de] B[onne].C[onduite]. accordé »

DCD le 16.7.51 à Paris (11è)
 
Réserve – Période d’exercice
Rappelé une première fois en 1936 : dispensé car en séjour au Maroc
Rappelé art.40 le 24 septembre 1938 au 1è C. M. 219 du 24 septembre au 2 octobre

1935

En dépit de ses papiers en règle, et plus que cela, la Police française lui signifie sa condition de « tricard, la trique, l’interdiction de séjour. Tout s’écroulait une fois de plus », Le Temps des hommes, p. 33. Il est emmené au commissariat. On lui fait signer la notification d’interdiction de séjourner dans une grand nombre de villes de France, Paris, Toulouse, Bordeaux, et tous les ports en général, de guerre, de commerce ou de pêche

Départ pour Barcelone, en Espagne, début 1935, et pour 6 mois. Il échoue dans une pension familiale, adresse que lui avait communiqué Don Antonio, son professeur de la Faculté de Paris, en 1934-35. Il s’est constitué un état-civil et une profession, journaliste ; le récépissé du Consulat visé par la police catalane le corrobore. Il se dit envoyé de Paris-Soir.

Voici la transcription des « États signalétiques » récapitulant les localités habitées

G[endarmer]ie 1.10.34 Paris 3 bis place de la Sorbonne [5e]
C[on]sul 18.1.35 Barcelone Valencia 218-3-2
C[on]sul 15.4.35 Barcelone Valencia 218-3-2
C[on]sul 27.6.35 Id
G[endarmer]ie 8.10.35 Paris 6è arr[ondissemen]t. 8 Imp[asse] des deux anges
G[endarmer]ie 4.1.36 Paris 17è arrt.. 3 square Vivarail
G[endarmer]ie 20.10.36 Paris 6è art. 7 rue du Dragon
G[endarmer]ie 24.9.38 Paris 26 rue du Fau[bour]g Saint-Jacques [14è ]

Fascicule d’appel au Consul de Barcelone le 15.5.35

Dans Toxique, il est fait mention d’un voyage, début 1935 selon toute vraisemblance, en Angleterre avec une dénommée Suzette.

Mi 1935, il passe les épreuves du bachot : il ne sera pas reçu. Il nous donnera plus tard, dans Le Temps des hommes, le récit des épreuves (p. 150) Depuis la rencontre déterminante du médecin d’Outat, homme bon et fraternel qui l’aida à surmonter la noirceur du bataillon, Julien Blanc entrevoit de possibles études. « A la rentrée, je m’inscrivis à plusieurs cours préparatoires au bachot, et à la Sorbonne. J’avais l’intention de passer les trois examens de licence autorisés avant même d’avoir le bac », écrit-il dans Le Temps de hommes, p. 30.

Le narrateur de Confusion des peines évoque les débuts de l’écriture de poésie : « Le seul vers que je me rappelle, et que j’ai empêché de boiter vers ma vingt-cinquième année, n’est pas si mal… Terre si tendrement jolie à voir mourir », id., p .96. Il évoque également l’écriture d’un roman épistolaire qu’il présente début 1934 chez un éditeur qui le refuse. Ce roman est celui de la lutte entre le moi pur (composé de portrait de Jean et de lui-même enfant) et impur (Ernest, personnage de Confusion des peines).

Époque du désir d’art et tentative d’expression. Les premiers vers dans Toxique : non pas qu’il se soit convaincu que ses poèmes recelaient quelque valeur, mais c’était au moins une façon d’extérioriser toutes ses émotions. « On m’a dit : – Vers malsains, quoique curieux, morbides, érotiques. Cela ne saurait s’appeler Art […] Si vous ne réagissez pas, immédiatement, c’en est fait des promesses de talent qui sont en vous... », Toxique, p. 18. Ce sont également les premières tentatives d’expression picturale et musicales : « Le chevalet est là devant lui prêt à l’emploi, mais rien n’y fait, la douleur et la solitude rongent toute tentative, réduit à néant toute velléité. […] Il est nu, ce caveau. Naguère, quand je logeais à Saint-Germain-des-Prés, j’avais un piano. Un Erard vêtu d’acajou. C’était mon confident », id., p.14

Sans repères, dans un monde qui voit changé depuis 1929, année de ses débuts d’ennuis judiciaires et des années de bataillons disciplinaires. Le narrateur de Julien Blanc se tourne rapidement vers le communisme. Adhésion de courte durée, divergences d’opinions : l’anarchiste que l’on pressent en lui ne peut se plier à la discipline d’un parti, quel qu’il soit.

Dans Toxique, le narrateur retrace son parcours de libéré, fait de misère et chômage : « Un matin vers la fin de mois, Collier me suggéra l’idée de me faire inscrire au fonds de chômage. J’eus un moment d’espoir. Ce serait un minimum, mais enfin ! Espoir qui dura peu. Je ne remplissais pas les conditions. Mais l’employé me conseilla le bureau de bienfaisance … Mal m’en prit ! J’avais repassé ma chemise et mon pantalon. Je m’étais rasé. Erreurs, fautes, luxe qu’on me fit remarquer à mots couverts et dont je ne compris la portée qu’en me retrouvant dans la rue sans un sou de plus en poche », id., p.146.

Mort-né évoque ses différents métiers : débardeur aux Halles, plongeur dans une grande brasserie, homme-sandwich, cireur de chaussures, laveur de carreaux, …

 

3 -1936-1940 – « L’obscure vocation »

 

 1936

Mi 1936 il est reçu au bachot, il a 28 ans, tout en travaillant aux Halles de Paris comme débardeur.

Réintégration et fin de la «Trique » : « La Roubelier [sa marraine] m’avait emmené voir le colonel de la Roque, afin que je le remercie de m’avoir « pistonné » sérieusement pour me faire réintégrer », Le Temps des hommes, p. 25, et, surtout, la Roubelier lui apprend que « la Trique » est terminée : la période d’une année est enfin achevée

Son retour en Espagne, en octobre 1936, est celui d’un retour au drame ; drame à la fois humain et personnel, avec Paquita (prostituée rencontrée l’année précédente lors du séjour à Barcelone)., et collectif : la Guerre d’Espagne, qu’il fera dans les milieux anarchistes espagnols, les F.A.I. (Fédération des Anarchistes Ibériques).

Il sollicite un poste d’infirmier, afin d’être plus proche de Paquita, elle-même infirmière dévouée à ses compatriotes. Son rôle d’infirmier n’est plus le même qu’à Outat. Au Maroc, l’infirmerie de poste était le lieu des abjections du bataillon disciplinaire. A présent, les miliciens et les soldats, les civils, femmes et enfants, n’y venaient pas pour échapper un temps à leur destin de parias : « les blessures me montraient au contraire ici combien un idéal peut récurer un homme et lui faire accepter les pires tortures ? Et qui écrira jamais le courage des enfants de Madrid »,   id., p. 99

Après le mort de ses amis, il devient soldat, avec ce que cela implique, malgré lui : devant les exactions sanglantes de maures aragonais, le désir de venger Pascal, l’ami médecin et Mariano, le milicien des F.A.I., est plus fort : « Je levai l’arme. j’appuyai sur la gâchette. La nuque, par derrière. Comme Pascal. Avec la même arme », confesse le narrateur, id, p. 190.

Il épouse Paquita lui naît une fille, Francisca qui décède dans un bombardement. Le couple vole d’une voiture, de l’essence à Mottilla, à Valencia : fuite dans la douleur, et retour, seul, vers la France, Paquita, au comble de la souffrance se laisse mourir. Le narrateur ne fait rien, comprenant son acte. Son autobiographie est, ici, en partie romancée, car dans une lettre à Jean Paulhan, Julien Blanc écrit que sa femme est morte à Madrid, avant la naissance de l’enfant.

Paquita faisait partie de ses personnages, héritiers de la « Cour des miracles ». Lors d’un voyage dans différentes provinces espagnoles, le narrateur et ses amis font le voyage jusqu’à Las Hurdes, village de naissance de Paquita Un sentiment de parenté et de communion. « Quand j’allais à bout d’écœurement, me réfugier dans ses bras, il me semblait que sa détresse s’ajoutait à la mienne […] notre jeunesse avait été misérable. J’ai déjà craché un peu de ce qui a fait de moi cet être bourré de complexe, tour à tour audacieux et craintif, violent et pleurnichard. Mais Paquita… Elle est née à Las Hurdes. », id, p. 44-5

«Dans quelles proportions ce récit est-il autobiographique ou romancé, c’est ce qu’il est malaisé de démêler de l’extérieur, puisqu’il s’agit de la troisième partie d’une chronique […] Le thème du rachat de la prostituée par l’amour, la maternité et le dévouement social, pouvait paraitre bien rabattu, Julien Blanc a réussi pourtant à le renouveler en campant le personnage sans doute véridique de sa compagne Paquita,…», écrit André Bourin, « Le Temps des hommes », Paru, 1948.

1937

Après avoir habité durant l’année 1936, 3bis place de la Sorbonne ; ce meublé est sans doute celui de Toxique et de Mort-né (la mère de Jean Galtier-Boissière – qu’il rencontrera en 1947 -, possédait l’immeuble mitoyen), Julien Blanc loge à présent au 7, rue du Dragon, à Paris.

Vers le 5 mars, Julien Blanc écrit à Louis Guilloux, responsable de la page littéraire de Ce Soir : un appel à l’aide afin de publier des illustrations. Il semble que Guilloux n’ait pu les faire passer. Dans Toxique, Julien Blanc écrit : «Et Verjoux, [portait de Louis Guilloux] malgré tout son dévouement, ne m’avait procuré aucune illustration », p. 204. Par ailleurs, Blanc, lors de leur rencontre dans un bar proche des bureaux de Ce Soir, avait apporté un conte dont Guilloux promet la publication dans le journal. Il lui propose de collaborer à la Radio. Après un bout d’essai les jours suivants, ils travailleront quelques temps, c’est-à-dire un peu plus d’un mois : en mars 1937.

Début avril, l’état mental de Julien Blanc est déplorable, puisque malgré cette offre d’aide, il tente de se suicider dans une chambre de l »hôtel de la Poste, à Marseille avec son revolver et une prise de Véronal, à neuf heures, le matin du dimanche 11 avril, jour de ses 29 ans. Transporté hôpital de l’Hôtel Dieu dans un état grave : il a une blessure importante dans la région du cœur. Guilloux lui offre le voyage du retour vers Paris, le lundi 19 avril 1937. Blanc a trouvé une sorte de frère aîné en Guilloux : preuve de confiance. Mais il lui faut absolument du travail, sinon c’est la rue et son lot d’embûches. Une appréhension de ce qui s’est passé il y a neuf ans.

Louis Guilloux dans Les Batailles perdues, publié en 1960, construit le personnage du poète Alex sur le modèle de Julien Blanc : «Alex annonçait qu’il allait se suicider il écrivait de Marseille sur du papier à en-tête portant l’adresse de l’hôtel où il était descendu, remerciant Franz de ses bontés. « Malheureusement, Alberte ne m’a pas cru. Ce midi, le pauvre Alex après avoir pris une bonne dose de gardénal se tirera une balle dans le cœur », Les Batailles perdues, p.271. La fuite et la tentative de suicide semblent donc être dus, selon Guilloux, à une déception amoureuse.

Julien Blanc, fin 1937 vraisemblablement, rencontre un ami de Guilloux, Georges Jamati (1894-1954), écrivain et administrateur au CNRS, à propos d’un emploi éventuel au Bureau de Statistique des Étudiants. S’ils évoquent les difficultés d’une inscription, en cours d’année à la Faculté de lettres, l’inscription, néanmoins, se fait : G. Jamati a dû le recommander ou l’orienter vers Mario Roques (1875-1961) de l’École des Hautes Études Pratiques (EHEP), fondée en 1868.

1938

Julien Blanc est étudiant-auditeur à l‘EHEP (École des Hautes Études Pratiques). Son nom, sur les listes d’auditeurs, apparaît en petites capitales : c’est-à-dire un « élève titulaire nommé par le secrétaire d’État à l’Éducation nationale sur présentation du Conseil de la Section ». Il est inscrit 4ème section – « Sciences historiques et philologiques », donc essentiellement des conférences de linguistique et de grammaire. Sur les compte-rendus de conférences, Blanc est signalé comme « auditeur assidu » de celles de Guillaume en « Linguistique générale et grammaire française » ; celles de Samaran, « Paéologie latine et française » ; celles de Martinet, « Phonologie ».

1939

Début à l’École des Hautes Études Pratiques (l’EHEP), faculté de Paris

 

 

 

 

 

 

 

 

Publication de Toxique aux Éditions Pierre Tisné, 95, rue de Rennes, Paris-VIè : « Roman d’une adolescence mi-montparnasse, mi-Bat’ d’Af’, mais plus haute en couleurs, plus cruelle et plus tendre que ne le comportent d’ordinaire les règles du genre. »  écrit Jean Paulhan dans une notule sur les romans et récits dans La NRF de septembre 1939. Le livre est présenté au Prix Goncourt de l’année. 1939. Jacques Robichon, Hervé Bazin, Le défi des Goncourt, 1975, p.122, rappellent qu’au second tour de scrutin, Toxique n’obtint qu’une voix, que deux voix sont allées à Robert Brasillach pour Les Sept couleurs ; le Prix Goncourt 1939 est attribué à Philippe Hériat, Les enfants gâtés, chez Gallimard.

Ce livre-confession est dédicacé : « A Jean Malaquais et Galy, fraternellement ». Celui-ci écrit, le 21 novembre [1939] : « Galy m’envoie un livre, Toxique, flatteusement dédicacé par l’auteur, Julien Blanc, dont elle venait de faire connaissance chez Vansteenkist, lieutenant à la caserne de Clignancourt”, Jean Malaquais, Journal de guerre (1943) suivi de Journal du métèque 1939-1942, Phébus, 1997, p. 71.

Julien Blanc publie « Avons-nous vraiment perdu le Paradis ? », Les Nouvelles littéraires, 27 mai 1939.

En cette fin de l’année rencontre la philosophe Simone Weil (1909-1943).

4 -1940-1951 – « L’apaisement et l’écriture »

 

1940

Dans Confusion des peines, nous avions cette remarque : « Les soirs que je couchais dans la mansarde, elle m’endormait en fredonnant à mi-voix une berceuse d’Irlande dont ( oh, miracle du souvenir ? ) j’ai retrouvé une seule fois la musique et les paroles, chez Simone W [eil] en 1940 », Confusion des peines, p .24.

Hébergé quelques mois chez Simone Weil  : « Dans les derniers mois de 1939 et au début de 1940, elle aida autant qu’elle put un jeune écrivain, Julien Blanc, presque sans ressources et dont l’enfance avait été malheureuse. Elle le logea quelque temps chez ses parents, d’abord dans le studio du septième étage, puis dans le petit appartement  du rez-de-chaussée. », Simone Pétrement, La Vie de Simone Weil, 1973, p.251

Simone Weil le recommande à [Guillaume ?] de Tarde afin de lui éviter la mobilisation Malgré l’intervention, il est mobilisé en 1940 dans le Réserve. Malade, Julien Blanc est hospitalisé au Val-de-Grâce, toujours grâce aux relations de S. Weil, qui obtient du Dr Bercher, sont hospitalisation. La philosophe le ravitaille en médicaments.

Remis sur pied, Blanc suit toujours les conférences de l’EHEP. Il est signalé comme auditeur assidu des conférences de M. Guillaume en « Linguistique générale » : « Dans la mesure où sa situation de mobilisé le lui a permis »

Échange épistolaire nourri de Julien Blanc avec Mario Roques, grammairien des langues romanes et de l’ancien français à l’ EHEP, entre 1940 et l’année de sa mort, 1951

 

1941

Écrit à Louis Guilloux, début avril 1942, qu’il travaille à un roman, Seule la vie.... On peut donc penser que les prémices d’écriture de la trilogie remontent en 1941, voire 1940.

Mariage de Julien Blanc : [complément de l’extrait naissance] « marié à Paris VIème arrondissement le dix-huit juillet mil neuf cent quarante et un avec Jacqueline Georgette Cotton, née à Juvisy sur Orge (Seine et Oise) le vingt-deux décembre mil neuf cent seize », précise la copie de l’acte de mariage, signé du maire arrondissement le 12 octobre de la même année.

D’avril à juillet, Julien Blanc est secrétaire de Jean Schlumberger.

Jean Malaquais note dans son Journal, le 18 juillet [1941] : « Julien Blanc. L’ai trouvé rue d’Assas, dans l’appartement de [Jean] S[chlumberger]. Curieuse rencontre. Entre Sens et Montereau, dans la grange où j’ai passé la nuit du 12 au 13, une vieille page de journal m’était tombée sous la main. C’était la première feuille imprimée que je voyais depuis des semaines et je l’avais lue avidement, d’un bout à l’autre. Quelle n’avait pas été ma surprise d’y découvrir une petite annonce drôlement rédigée : « Jeune écrivain, deux voix prix Goncourt, cherche travail… » Suivaient le nom du « jeune écrivain » et l’adresse de S[chlumberger ]. Je ne connaissais pas Julien Blanc, je n’avais pas de travail à lui offrir ; mais comme Galy avait fait sa connaissance, qu’il lui avait dit quelque bien de mes Javanais, que j’avançais à tâtons en quête de moi-même, je suis allé frapper à sa porte. […] Blanc a le geste bref, le rire saccadé, le regard d’un violet soutenu sous un front qui commence à se dégarnir. », id., p. 220

Julien Blanc, publie une nouvelle, « Tempête chez les fous », dans Lectures 40, n° 3, 15 juillet 1941, p.18-20 ; revue de l’éditeur Denoël. Dédicacée au « Docteur Marc Schlumberger », fils de Jean Schlumberger

Blanc confie à André Bourin, qu’il écrit une pièce de théâtre : « Les Cailloux de Sysiphe. Et je fabrique même un grand poème en prose » : sans doute déjà le futur « Faust », qu’il ne terminera pas.

Mi 1941, Blanc écrit à Dominique Rolin, qu’il a rencontré chez l’éditeur Denoël, ses problèmes de ravitaillements dans Paris occupé, son départ, pour un temps, chez sa belle-mère

Jean Malaquais écrit dans son Journal le 20 juillet [1941] – « Après-midi avec Julien Blanc. Son regard violet, où un grain de folie caracole. Découvert que nous sommes nés le même jour, le même mois, la même année : voilà de quoi, pour lui, sceller le pacte du sang.”, id., p.223

Blanc publie une note dans La NRF, « Le manuscrit Hopkins, par R. C. Sherriff (Plon) », n° 329, juillet 1941, p 124.

Annoncé comme l’un des collaborateurs de Comoedia, le revue de René Delange, lors de la reparution du titre en juin 1941.

Novembre – toujours étudiant-auditeur, et ce jusqu’à l’année scolaire 1945-1946, à l’EHEP, suit les cours de G. Guillaume et de M. Roques, ; le nom de son épouse Jacqueline, apparaît également, mais uniquement en cette année 1941. Il suit les conférences de G. Guillaume, en Philologie : « L’expression du temps » ; futur sujet de thèse de J Blanc à l’EHEP. ; celles d’André Martinet, « Phonologie » (conférence où est inscrit Blanc), et celles de Mario Roques, «  Étude de problèmes relatifs à la diphtongaison dans les langues romanes » et « Étude de formes verbales ». Julien Blanc toujours signalé comme « auditeur assidu »

Jean Malaquais écrit dans son Journal le 7 décembre [1941] : «Julien Blanc nous dédie L’Admission, un sien roman tout juste sorti de presse : « À JEAN et GALY, fraternellement. » Avec, là-dessous, à l’encre violette : « Mon cher Jean, j’aurais tant voulu que ton nom en entier figurât sur cette page… Mais nous avons de tels ennemis. En tout cas, ce n’est que partie remise. » Sacré hurluberlu ! Ces ennemis, à l’entendre, que nous aurions en commun, je me demande quels ils peuvent bien être dès lors qu’il trouve bon de se faire publier sous le sigle des nazis », id., p. 303. C’est à dire les éditions Albin Michel, Paris.

Eugène Guillevic le présente à Jean Paulhan, avec qui Julien Blanc entre en relation étroite durant les années d’occupation : il lui fait travailler Seule la vie … André Bourin rappelle des propos de Paulhan à Blanc, vraisemblablement issus d’une lettre : « Méfiez-vous, lui dit-il, des lieux poétiques et moraux. Pour vous en défendre, lisez Gide et Rémy de Gourmont, Martin du Gard et Vallès. Vous suivez trop volontiers vos propres opinions ; alors, fréquentez ceux qui s’en écartent le plus : Joseph de Maistre, Baudelaire, Veuillot. Chaque matin, avant de commencer à travailler, lecture d’une page bien choisie, et chaque année, lecture d’une œuvre entière, bonne ou médiocre (la médiocre est peut-être la plus instructive).» Puis, un autre jour, Paulhan lui écrit : « Ce qui vous convient le mieux actuellement, c’est Jules Renard. »

Dans Mort-né, le personnage de Pierre décroche le poste de secrétaire de Jacques Rouse (le portrait de ce dernier semble correspondre en partie à Jean Paulhan) : Julien Blanc aurait ainsi recherché et vendu des tableaux pour Jean Paulhan, qui cherchait des documents sur Félix Fénéon, vivant à La-Vallée-aux-loups.

 

1942

Écrit une notule sur le livre de Marcel Raval, Histoire de Paris, aux PUF : « Je laisse au lecteur la joie de découvrir cette « Histoire de Paris » où le souci de la vérité historique est aussi grand que le souci de bien écrire », « Annonces », La NRF, n°345, janvier 1942.

Habite 7 rue Guénégaud, à Paris 6, à deux encablures de la rue de sa naissance, rue Jacob.

L’Admission, qualifié de « Vérité et poésie » dans La NRF , n° 335, janvier 1942, dans « Annonces ».

Mercredi 10 juin 1942, dîne avec Dominique Rolin, en compagnie de Robert Ganzo, (1898-1995).

Pierre Assouline,, nous donne ce précieux renseignement à propos de l’écriture de Seule la vie…  (titre donnant le nom à la trilogie, par la suite) et du fonctionnement du comité de lecture Gallimard, à la mi-1942 : «On repêche in extremis […] de Julien Blanc, une autobiographie décrivant la vie dans les pénitenciers, à condition qu’Albin Michel obtienne de son auteur qu’il apporte plus de modération dans la forme de certains passages », Gaston Gallimard, Points, 1984, p.360. Ce qui laisse entendre que certains propos durent être plus crus et plus violents, que Paulhan parviendra à faire travailler l’auteur, mais également que Blanc avait envisagé de publier Seule la vie… chez son premier éditeur, Albin Michel.

Malgré le silence imposé par l’occupation : « Arland, Camus, Queneau, Brice Parain, et aussi d’ardents communistes comme Julien Blanc et Guillevic qui n’avaient pas peur d’exprimer leurs idées. Drieu était au courant de leurs activités subversives aussi bien que des appuis que l’on pouvait trouver chez tel ou tel confrère allemand, pour améliorer les stock de papier, mais aussi pour protéger les hardis et souvent imprudents chevaliers .. », Francis Ambrière et Jacques Meyer, Vie et mort des français, 1939-1945, 1971

Jean Paulhan confie à Robert Mallet : « – Marcel Arland et Julien Blanc, en revenant de leur campagne, m’apportaient des légumes. — Vous avez eu une grande chance. — Oui. … », Jean Paulhan, Les incertitudes du langage : entretiens à la radio avec Robert Mallet, 1970, p.156.

En décembre 1942, Julien Blanc devient père et annonce à qui veut l’entendre son bonheur d’avoir un fils.

 

1943

François Sentein (1920-2010), se souvient de Blanc : « 14 janvier [1943]. Alors que j’étais plutôt porté à parler avec Julien Blanc, révolté naïf et sensible, il s’est approché de moi, s’informant de ce que je fais, aime et pense. Toujours cette attention que Paris sait porter à ceux qui n’ont aucune apparence et qui leur ôte l’envie de se retrouver jamais plus dans le mépris de leur province », Nouvelles minutes d’un libertin (1942-1943), Le Promeneur, 2000, p. 269-270

En janvier 1943, des recherches sont menées par Julien Blanc à la demande de Jean Paulhan pour le compte d’un ami. Il s’agirait de trouver des tableaux de Braque, Klee, Masson pour un acheteur….

Le premier tome de Seule la vie, paraît chez Gallimard en ce début d’année et sera réédité, avec peu de changements au Pré aux Clercs, sous le titre de Confusion des peinesSeule la vie donnant son nom à la trilogie des ouvrages autobiographique. Il n’y a aucune différence entre les deux éditions : même pagination, même coquille, même «absence d’encre » – on aurait utilisé le même marbre pour la composition. L’édition Gallimard porte la mention du « copyright by Julien Blanc » ; alors que dans l’édition du Pré aux Clercs il est fait mention de « avec l’aimable autorisation de la librairie Gallimard », ce qui tendrait à indiquer que l’éditeur premier, Albin Michel, ait laissé « partir Blanc pour Gallimard, avec son « copyright ».

On peut lire en page de garde de Confusion des peines, encore appelée Seule la vie…, la préparation des ouvrages nommés : « Joyeux, fais ton fourbi ; La Réhabilitation ; Le Temps des hommes ; Le Bal des sordides, roman« . C’est donc que Julien Blanc entrevoyait en 1943 de relater en un volume entier l’épisode de la réhabilitation (cette période passée en France en 1935, avant de rejoindre l’Espagne). Mais dans l’édition du Pré-aux-Clercs de 1946, voici qu’il présente les œuvres en préparation de manière toute différente : « L’entrée du monstre (en préparation) ;  IV – No pasaran ! (en préparation) ;  V – Le Temps des hommes (en préparation) ». Titres qui tous relatent la guerre d’Espagne : «L’entrée du monstre », semble être celle de Franco, «No Pasaran» se situant durant les batailles devant Madrid et «Le Temps des hommes», devait reprendre plus précisément la bataille de Barcelone. Enfin à la lecture des pages de garde d’une autre édition plus tardive du Pré-aux-Clercs, après Le Temps des hommes (qui rassemble les trois recueils en « préparation ») était programmé un tome IV intitulé : « Le Suicide ».

François Sentein, « 30 mars – Chez Drieu […]. Julien Blanc, tubard jusqu’au sentiment, qu’il a vif et révolté, dénonçant les misères intimes avec la bouche de Goebbels, dont il a un peu le type de vitupérateur aux joues creuses ; c’est le mal du monde qui le ronge. », id., p. 292-293

« [Drieu] La Rochelle a écrit à Julien Blanc qu’il était désespéré, venant de comprendre que l’armée allemande n’a d’autre objet que d’affamer et épuiser la France ... », Charles Braibant (1889-1976), La Guerre à Paris (8 nov. 1942 – 27 août 1944), Corrêa, 1945, p.101

En 1943, les rencontres sont régulières entre Julien Blanc, Jean Paulhan et Jean Guéhenno, qui a de la sympathie réelle pour Julien Blanc. Dans une lettre du 27 juillet 1943, Guéhenno écrit à Paulhan : « [ … ] Je viens de lirez le livre de Julien Blanc. [Seule la vie…] Il est, comme moi, de ces gens dont la richesse ou la pauvreté, hélas, est d’avoir une biographie un peu singulière. Nous courons grand risque d’attacher trop d’importance à cette singularité. Ce qui nous confine dans l’anecdote. Il faudrait pouvoir dominer cette expérience, si étrange qu’elle soit, la ramener à la loi commune, l’intégrer dans la condition humaine. Notre patron à tous, le cas-limite, c’est Rousseau. Mais lui sut tirer de sa vie le Discours sur l’inégalité et Le Contrat social. », Jean-Kély Paulhan, Jean Paulhan, Jean Guéhenno, Correspondance, 1926-1968, « Cahiers de la NRF »,Gallimard, 2002.

Importantes lettres de Blanc à Jean Paulhan, en 1943 : . sur le fascisme, sur Drieu « qu’il ne faut pas prendre au sérieux ».

Lettres à Jean Guéhenno. J. Blanc parle de Rousseau et de « notre richesse et de notre pauvreté à tous deux qui avons une biographie singulière

Julien Blanc envoie Seule la vie …à Roger Martin du Gard dédicacé : «À Roger Martin du Gard que j’aime ». Bernard Duchatelet dans sa Correspondance générale de Roger Martin du Gard, p.755, écrit en note : « Finalement, après une visite de Gaston Gallimard qui lui a parlé de J. Blanc avec une vive sympathie, RMG se décidera à écrire à celui-ci. « Le difficile était de lui dire ce que je pensais de son livre, avec sincérité, mais sans le peiner. Puissé-je avoir réussi », confiera RMG dans une autre lettre à M. Levesque, le 6 décembre » [1943]

Dans sa réponse à Martin du Gard, fin 1943, Blanc rappelle, sans flatterie, combien la lecture des Thibault lui a été bénéfique, adolescent comme aux Bat d’Af. Il précise également la difficile période d’écriture de Joyeux fais ton fourbi repris 5 fois… Et, enfin, ses projets : il est conscient d’avoir écrit des livres qui n’avaient, à ses yeux, pas de valeur particulière, et, surtout, il doit terminer l’évocation de ses souvenirs, sorte de catharsis, afin d’être enfin libre.

Adaptation de Jack Belden, Still Time To Die, Coll. »Fenêtres sur le Monde », adapté de l’anglais, The Blackiston company, 1943.

1944

Toujours inscrit comme auditeur à l’EHEP, il suit les conférences de M. Mario Roques : « Recherches sur les lexiques latins-français » est « auditeur assidu  et « Les conférences ont été suivies avec beaucoup de zèle et de profit » ; il passe, selon ses confidences à André Bourin,  un Doctorat de linguistique sur la «figure du temps hypothétique dans la langue espagnole». Nous n’en avons pas trouvé mention dans les archives de l’EHEP.

Lettre de Jean Paulhan à Jean Guéhenno, en octobre 1944, évoquant les maux de Julien Blanc, qui a dû se faire opéré vers cette période.

Lettre de Julien Blanc à Michel Leiris, 9 juin 1944.

 

Julien Blanc et le Théâtre – 1944

           Lorsque Jean Vilar quitte « La Roulotte » pour créer la « Compagnie des Sept » en 1943, dix ans après sa rencontre avec Charles Dullin, il monte sa première pièce, La Danse de Mort, de Strindberg.

          « Le premier spectacle qu’il [Vilar] monte appartient à ce que l’on pourrait appeler « la légende dorée » du théâtre. Il s’agissait de La Danse de mort de Strindberg. Vilar s’était fait prêter le salon d’un hôtel particulier rue Vaneau. L’entrée était gratuite. Dans un coin de l’antichambre, une vasque surmontée d’un écriteau : « A votre bon cœur », permettait aux spectateurs de donner libre cours à leur générosité, parmi ceux-ci, Honegger, Julien Blanc, Lenormand,…  La recette du premier soir atteint 400 francs, celle du second 500 francs, mais par voie d’huissier, la Société des Auteurs arrête les frais. »

        « Les initiés de la première heure reviennent, amenant leurs amis : Jean Paulhan, Albert Camus, Jean-Paul Sartre, Jacques Lemarchand. …Le nom de Vilar est maintenant connu dans le monde des arts, des lettres et de la critique. Cet embryon de public lui donne l’idée de fonder une société d’abonnés. Vers mai 1944, il propose à ses premiers fidèles au théâtre La Bruyère Un voyage dans la nuit de Christiansen et surtout une interprétation de Don Juan..», André de Baecque, Le Théâtre d’aujourd’hui, 1964, p.56.

           “Contre toute attente, il [Vilar] tient l’affiche durant un mois plein, rembourse son emprunt, et gagne sa première bataille. Son premier spectateur, Julien Blanc, lui a amené ses amis : Jean Paulhan, Albert Camus, Jean-Paul Sartre, Jacques Lemarchand. Le public, le public lettré, a suivi. Désormais il n’oubliera plus cet inconnu de la veille. Vilar a l’idée de fonder une société d’abonnés, la Compagnie des Sept. Il monte pour elle le Don Juan de Molière et Un Voyage dans la Nuit, de Christiansen« , Marie-Thérèse Serrière, « Le TNP et Nous », 1959, p.20.

1945

Blanc interviewe Magda d’Andurain, selon Armand Lanoux.

« J’étais avec Julien Blanc [à l’enterrement de Pierre Drieu La Rochelle, le 15 mars 1945], ancien « joyeux » catalan aux prunelles ardentes et pâles, qui raconta son bataillon d’Afrique dans un rude bouquin. Il mourut un peu plus tard que Drieu. », Jacques Audiberti, Dimanche m’attend, Gallimard, « L’Imaginaire », 1993, p. 266-267

A la suite de l’article de François Mauriac, « Le Problème de l’Académie », Gavroche, 18 janvier 1945,  présentant des candidats pour l’Académie française, Julien Blanc répondit : «[Le] père de Genitrix ose rompre avec le train-train d’une compagnie de vieillards extrêmement fatiguée, en nommant du haut de sa tribune du Figaro d’authentiques écrivains capables d’insuffler à la moribonde un sang régénérant », «La Coupole nécropole », Carrefour, n°36, 28 avril 1945.

Un échange s’instaure entre Julien Blanc et François Mauriac. Ce dernier répond à une longue lettre de 9 pages de Julien Blanc dans une lettre de 1945 et évoque le drame des orphelins dans les institutions : « le martyre des enfants, cette souffrance organisée par des gens bien intentionnés, est une honte qu’on finit par croire sans remède. Que faire ? un homme comme vous (qui semblez avoir traversé cet enfer) devra, dans la France que nous voulons recréer, parler, lutter pour que des horreurs des « Saint-Joseph » ne soient plus possibles. »

Du 22 juin  au 4-5 juillet 1945 , Julien Blanc passe quelques vacances en Bretagne, en compagnie d’Henri Thomas, descendent à « L’hôtel des Bains » de Locquirec, dans le Finistère. Un échange épistolaire s’en suit entre juillet 1945 et juin 1946.

Julien Blanc s’installe avec sa famille à Saint-Leu-la-Forêt, quittant Paris intra-muros, pour le nord de la capitale, sans doute fin 1945.

 Julien Blanc, « Le cas Simenon », Paris – Les Arts et Lettres, n°2, 12 décembre 1945, p.1 et 8

1946

Julien Blanc, « Caliban et la clé de la poésie », Les Arts et lettres, n°5, 2 janvier 1946, p.1 et 8

Selon Armand Lanoux : « Nous fréquentions quelques journaux besogneux, vers 1946 ».

Julien Blanc écrit effectivement dans Le Populaire en 1946 des chroniques parisiennes sous des pseudonymes (une de ses lettres adressées à Henri Thomas porte l’en-tête de ce journal dirigé par Léon Blum). On retrouve son nom au sommaire de l’hebdomadaire dirigé par Léo Sauvage, La Rue, en 1946-1947 ; ainsi que Le Journal du peuple : « illustré par Guilac, le père des petits canards du Canard enchaîné, par Julien Blanc […] », Henri Jeanson, Soixante dix ans d’adolescence, 1971, p.112

Selon Lanoux, J. Blanc a adapté quelques-uns des meilleurs films italiens récents, écrit-il dans son article de 1948.

Julien Blanc publie des bonnes feuilles de Joyeux fais ton fourbi « Premiers contacts – Dans un près – La mort de Trobé », Seine, n° 1, janvier 1946, p. 20-30. La 4e de couverture annonce : « Dans nos prochains numéros : Julien Blanc, La mort de Trobé ». Seine, revue littéraire, dirigée par Jacques Brenner, paraissant à Rouen. Sur la 4e de couverture de Seine, n°2, février 1946, l’annonce : « Des récits, des nouvelles : par Julien Blanc ». Il n’en sera rien.

Julien Blanc, « Simenon inconnu », Paris – Les Arts et Lettres, 15 mars 1946, p.1 et 6

Julien Blanc, «  Vive la révolte », Gavroche, 11 avril 1946, p.1

Julien Blanc, « Enfin nous retrouvons l’amour », Gavroche, 9 mai 1946, p.1

Lettre de Julien Blanc à Adrienne Monnier, 23 décembre 1946.

Maurice Nadeau, « Joyeux fais ton fourbi », Combat, vendredi 27 décembre 1946, p.2 . Jean Paulhan aurait dit à Blanc : « Vous avez tort de vous obstiner à écrire des œuvres d’imagination. Crachez d’abord votre vie, vous écrirez du roman plus tard ». Dans ses souvenirs, Grâces leur soient rendues, Albin Michel, 2000,  Maurice Nadeau revient sur cette idée : « Le pauvre Julien Blanc […] bon écrivain en dépit de sa tendance à susciter l’apitoiement [ …] vient me demander s’il lui faut suivre le désastreux conseil de Paulhan : « Faites davantage de feuilletons » et […] son manuscrit évidement refusé par Paulhan, songe au suicide. »

Julien Blanc, «Entretien avec Jacques Baron – Le Noir de l’azur, Éditions du Bateau Ivre», 1946

 Inscription à la Société des Gens de Lettres (SGDL) en  date du 16 décembre 1946

1947

Il aura fallu près de trois ans à Julien Blanc pour écrire Joyeux fais ton fourbi. Jean Paulhan le lui fait recommencer six fois ; l’auteur « reprend » son manuscrit sur l’amicale injonction d’un Paulhan exigeant, qui sait ce que vaut et peut l’homme

Joyeux, fais ton fourbi reçoit le « Prix Sainte-Beuve », Julien Blanc lui aurait préféré le « Prix des Critiques », attribué à Albert Camus pour La Peste publié chez Gallimard. Dans sa biographie de Camus, Herbert R. Lottman écrit : « Il a été voté au troisième tour de scrutin – le vote final étant de sept  pour Camus, deux pour Paul Gadenne, une pour Julien Blanc, 1 pour Henri Thomas, 1 pour Pierre Klossowski … », Albert Camus, Point, 1978, p.437.

Albert Camus voulait qu’on l’attribuât à Julien Blanc. Eugène Guillevic, Albert Paraz, Jean Guéhenno, Maurice Toesca, Jacques Brenner, Maurice Nadeau, ou Armand Lanoux, tous proclamèrent leur admiration pour cette deuxième partie de la trilogie de Blanc. En juin 1947, après avoir reçu le Prix, il confie à Armand Lanoux : “J’ai toujours cru que la société était responsable de ce qui m’était arrive. Je commence à me demander quelle est ma part”.

Morvan Lebesque, dans Carrefour, se rappelle de la chance de ce prix littéraire pour J. Blanc, leur rencontre à cette occasion, et celles qui suivirent : « J’ai connu Julien Blanc en 1947, à l’occasion du seul prix littéraire qui lui fut décerné et que d’indulgents amis avaient prétendu me faire décerner à moi-même. […] Il me souvient seulement d’une « sale combinaison de dernière heure » secrètement destinée à servir je ne sais quel voyou des Lettres et qui, par chance, et parce que le jury était plus honnête qu’on ne l’avait prévu, profité finalement à Julien Blanc. Nous nous rencontrâmes le lendemain et, devant ce romancier maudit, je mesurai ma honte de lui avoir disputé la seule chance que la vie lui eût jamais accordée

Au rang des projets, trois ou quatre fois, il refait une pièce dont il attend beaucoup : « Les Cailloux de Sisyphe », à laquelle il donne cette épigraphe de Camus : « Il faut imaginer Sisyphe heureux ». Selon ses propres dires, Albert Camus lui « a redonné une âme virile». Blanc songeait aussi à un recueil de poèmes, « Derrière le paravent » . Aucun de ces projets ne sera achevé en 1951.

Julien Blanc, rappelle son quotidien lors de l’écriture de son récit dans un article pour Combat : « Il est extrêmement rare que j’aie du café à boire, assez de cigarettes. Demain, je ne mettrai pas de beurre sur mon pain et le phosphore qui me manque coûte des prix fous chez les pharmaciens … Depuis 1943, j’ai été opéré cinq fois, gravement. Je vais l’être ces jours-ci une sixième fois, très gravement . Écrivain, je ne suis pas assuré social. J’ai une femme et un enfant … L’état ne se rappelle à mon bon souvenir que pour me demander des impôts excessifs sur mes droits d’auteur insignifiants … Il va falloir que je fasse des démarches pour que l’on réduise les frais d’hospitalisation. Et la Société des gens de lettres, et la Caisse des lettres ? La première appuiera mes démarches, la seconde m’ayant fait cadeau le mois dernier de quatre mille francs … Passons. En toute justice, ne pourrait-on m’épargner cette déchéance à venir », Julien Blanc,  « Doléances d’un écrivain », Combat,  27 avril 1947.

Julien Blanc, « Les diamants  n’ont pas de patrie», Caliban n°17, 15 juin 1948, p.74

«  Julien Blanc était parvenu, après trois livres auxquels il ne prêtait aucune attention, à découvrir son grand sujet : raconter sa vie, raconter la vie celle fait d’actes envers tous les hommes et de cris devant un univers inhumain. Le succès lui vint avec l’admirable Joyeux fais ton fourbi. Un succès qui ne l’enrichit guère et ne lui permit pas de faire vivre sa femme et son enfant », selon Maurice Nadeau, id.

« Dig [André Dignimont (1981-1965), peintre, illustrateur] m’amène Julien Blanc, l’auteur de l’étonnant Joyeux, fais ton fourbi ! Il a bien le masque douloureux d’un homme qui a passé sa jeunesse dans les maisons de correction. Julien Blanc a habité la maison meublée du 3 bis, place de la Sorbonne. ... », Jean-Galtier Boissière, Journal, 1940-1950, Quai Voltaire, 1992, p. 821.

Rencontres avec Albert Paraz. Blanc lui confie son admiration pour Albert Camus, d’autres encore – aussi diverses que Robert Brasillach, Pierre Drieu La Rochelle et Simone Weil : « Quant à mes amitiés, c’est mes oignes à moi. Si t’es pas content, va te faire foutre », écrit Blanc. Albert Paraz, Le Gala des vaches, L’Âge d’homme, 2003, p. 85-86

A propos de la vie sexuelle des « joyeux », Julien Blanc est cité dans des anthologies. Celle de René Varrin, L’Érotisme dans la littérature française, Éditions de la pensée moderne, 1969, p.227. L’auteur cite une page de Joyeux fais ton fourbi relative à la masturbation, la pédérastie et l’homosexualité passive, … Mais aussi dans Jean Stengers, Masturbation : The History of the Great terror, 2001 , p.224. Ici, il s’agit de pages de Confusion des peines, concernant des pratiques masturbatoires. Par ailleurs, l’historien Lucien Paul Victor Febvre (1878-1956), fondateur des Annales évoque les appareillages : « Dans le récit autobiographique de Julien Blanc, Confusion des peines, on lit un curieux témoignage sur les appareils anti-masturbatoires ». Enfin chez Fernando Arrabal : « En 1920, un médecin conseille à la famille de Julien Blanc de « lui attacher les mains au chevet de son lit pendant plusieurs semaines pour qu’il n’ait plus ce comportement de bête dégoûtant  », F. Arrabal, Roman, pour quoi faire ?, 2004, p.11

Julien Blanc est annoncé sur la quatrième couverture du n°2 de la revue de Poésie 84 (1947-1951), sans doute grâce à Jacques Brenner ou Henri Thomas du comité de rédaction : « Au sommaire du prochain numéro les capitales : Paris- Londres – Berlin – Bruxelles – Athènes – Lisbonne – Barcelone ». Les auteurs annoncés ici et ne figurant pas dans le n° 3 : Julien Blanc devait, vraisemblablement, évoquer Barcelone.

A l’enquête des Nouvelles littéraires, « Y a-t-il une crise du roman français ? », Julien Blanc répond dans le journal le 6 novembre 1947, p. 6 – rubrique « Variété » : « Julien Blanc : Écrire un roman, c’est vider son sac. Julien Blanc dans La Confusion des peines et Joyeux, fais ton fourbi, a poussé à l’extrême la sincérité dans la confession : rien de ce qui concerne l’homme ne lui paraît trop atroce pour être avoué. Il s’écorche sous nos yeux : « Personnellement, je ne crois pas qu’on puisse écrire un livre sans s’y mettre tout entier, mais ce n’est peut-être vrai que pour moi. Et j’ai besoin d’autres romanciers éloignés de cette conception, Gide, Paulhan, par exemple. Après mon prochain roman, je serai délivré, je n’aurai plus rien à dire. Un livre doit être un appel à la révolte. Si le public cherche dans les traductions un moyen de se dépayser, c’est qu’il n’aime pas qu’on lui rappelle l’horreur sans issue de sa condition. Il préfère les souffrances des héros de Steinbeck à celles des héros de Roussel, parce qu’ils supportent d’autres maux que les siens sous un autre ciel. Il faut aussi constater le divorce que se produit entre les critiques et les lecteurs : dans un roman, les premiers cherchent à retrouver l’homme, les seconds veulent suivre une histoire. Cela explique pourquoi certains livres appréciés des critiques n’ont pas de gros tirages : le grand public est gâché par ce que j’appelle la mauvaise renommée. Delly, par exemple. Mais il me paraît impossible qu’on arrive pas à préférer le document humain à la fiction…»

 

1948

Après la publication de son article,« Julien Blanc », Défense de l’Homme, n°1, octobre 1948, Armand Lanoux reçoit cette lettre de Blanc, le 28 décembre 1948 : « Tu m’as percé à jour. Tu n’es pas le premier. Mais tu as oublié que j’ai un gosse. Je me demande avec angoisse quelle tête il fera plus tard, quand ta prose lui tombera sous l’œil ? D’ailleurs, qui t’a dit que je n’inventais pas ? … »

Le Temps des hommes, achevé d’imprimer le 15 juillet 1948

Adaptation et présentation de Lajos juillet Zilahy, Fiançailles, traduit du hongrois

Vacances à Biarritz d’où il écrit à Franz Hellens, le 21 septembre.

 

1949

En septembre 1949, Blanc donne à Louis Lecoin un texte écrit à Biarritz, en pleine fièvre, pour l’anniversaire de sa mère, La Berceuse irlandaise. Peu après son retour à Paris, Armand Lanoux lui suggère d’en tirer lui-même une version radiophonique, jouée sur les ondes fin 1950.

 

1950

Jean-Jacques Kihm écrit dans son Journal : « Qu’est le tome IV ? [de « Seule la vie… »] Je vais le demander à Julien Blanc et éventuellement le publier. […] Je veux qu’il voie le texte de La Berceuse irlandaise imprimé, avant de mourir … ». Le texte sera lu, une première fois – il y en aura deux autres – à la Radiodiffusion française, le 12 novembre 1950. Le livre est présenté par Armand Lanoux avec des bois originaux de Germain Delatousche.

Devient sociétaire SDGL,  le 03 juillet 1950.

1951

Publication de La Berceuse irlandaise, imprimée à Troyes par Jean-Jacques Kihm et Bernard Dimey, les animateurs de la revue « Mithra », à Troyes.

Paul Gilson, Paul Vialar et Pierre Descaves ont beaucoup aimé son projet de « Faust ». Selon Armand Lanoux il s’agissait d’une une « Rédemption de Faust ». La dernière phrase du projet était celle-ci : « Et qui pourrait affirmer que les joies qu’il (Faust) redécouvre (par la grâce) ne sont pas plus hautes que celles que la chair lui a refusées ».

Julien Blanc écrivait à Lanoux, le 7 janvier 1951 : « Quant au travail (radio), je jette pour le truc (beau) que je te destine quelques idées sur le papier. Malheureusement tout effort si peu prolongé que ce soit me fatigue la tête terriblement. Et puis, il y a une partie, non tout, poétique, difficile à jaillir de mon crâne. Et pourtant, je sens tout cela au bout de mon stylo. C’est un Faust. Un Faust de 1951. Avec une Marguerite, avec un Méphisto. Mais aussi avec l’angoisse du monde – et l’évangélique douceur de Jésus. Ah ! dans mon crâne, mon bon vieux, que c’est beau … Mais quand ce sera fait, Dieu seul le sait … »

Une des dernières actions publiques de Julien Blanc aura été son accord et la mention de son nom dans une liste de « témoins » de Simone Weil, décédée en 1943, établie par Louis Mercier (1914-1977), en vue d’une colloque sous l’égide du «Congrès de la liberté et de la culture», prévu en 1951. Il n’y participera pas.

L’ensemble de la profession émue du sort malheureux de cet écrivain dénué de toute ressources, alloue opportunément un Prix Delly de 25.000 francs de la Société des Gens de Lettres. De même, devant la sincérité de l’œuvre et l’admiration qu’ils lui portaient, un homme et une femme qui n’ont pas laissé leurs noms, firent les démarches nécessaires pour hospitaliser écrivain.

Julien Blanc est opéré le 5 février par les équipes du Professeur Mondor, le même qui soigna Jean Genet en 1943-1944, à la Salpetrière. Selon Armand Lanoux qui lui rend visite en février 1951, Blanc, aux yeux d’émail dans un visage creusé, a perdu dix ans en un mois. « Il m’a demandé ce que veut dire “lymphosarcome”. Je ne sais pas comment il s’y est pris, mais il a réussi à faucher le fiche sur laquelle était inscrit son diagnostic ! Il ne sait pas encore, mais il va bientôt savoir : les médecins n’aiment pas le mot cancer ! », écrira A. Lanoux. Entre avril et juin, Blanc ne peut plus quitter son lit. Il souffre atrocement, d’autres tumeurs apparaissent et grossissent. Amaigri, il souffre atrocement. Même drogué il est « encore lucide. Trop. Beaucoup trop ! », conclue Lanoux.

Julien Blanc, meurt d’un cancer généralisé, le 16 juillet 1951, un matin, boulevard Voltaire, à la Salpetrière où exerce Henri Mondor. Il écrivait à Armand Lanoux, le 29 janvier : « Je dois rentrer demain ou mardi au plus tard, à la Salpetrière, en chirurgie. Je ne sais pas si je vais m’en tirer ou non. Je voudrais vivre … Pas travaillé au Faust pour toi. Très empoisonné par les sous qui manquent. Et par l’Assistance publique … » Armand Lanoux avait présenté à la Radio une œuvre radiophonique de Blanc.

Sur son extrait de naissance est inscrit la mention : « Décédé à Paris XIème arrondissement le seize juillet mil neuf  cent cinquante et un », signé du Maire le 24 août 1951. Il est inhumé au cimetière d’Auvers-sur-Oise.

« Julien Blanc est mort le 16 juillet à quarante-trois ans. Que pourront dire de lui les critiques, les hommes de lettres ? Que disent-ils en refermant Confusion des peines ou Joyeux fais ton fourbi ? Rien. Ceux qui ont essayé se sont mis à parler des hommes, ils n’ont pas parlé de lui, car si Blanc n’a cessé de parler de lui, c’était afin de livrer aux hommes une image exacte de ceux de leurs frères qui, comme lui, « n’auraient pas dû naître ». Est-ce cela qu’on appelle le savoir-vivre ? Peut-être …Il faut qu’il y en ait dont la vie soit tout entière un calvaire pour que d’autres puissent vivre tranquilles. En face de l’œuvre de Blanc », Bernard Dimey, « Julien Blanc », Esprit, décembre 1951, p. 827.

Julien Blanc – envoi à Carry Hess, 1939

Carry-Hess-Envoi-Toxique-1939

Stefanie Hess (nommée Malikah par Julien Blanc), est né à Francfort en 1884. Sa sœur Cornelia est née cinq ans plus tard, en 1889. Surnommées Nini et Carry, on ne sait rien au sujet de leur formation professionnelle. Entre 1914 et 1933 de nombreuses personnalités importantes de l’art, de la culture, de la politique, se sont rencontres dans le studio de portrait photographique de Nini et Carry Hess. Leurs portraits, publiés à partir de 1914 dans la prestigieuse revue photographique Das Atelier des Photographen (Les Photographes Studio) sont précurseurs de la conception moderne de l’art du portrait.

Julien Blanc rencontre la plus jeune, Carry, dans des circonstances inconnues. Peut-être l’épisode est-il relaté indirectement dans Mort-né, 1941. Au début du roman, le narrateur, après le drame (la mort de l’aimée et de l’enfant qu’elle portait), brûle le portrait de son amante, Marie ; un portrait photographique de professionnel de quartier. Le bonheur simple de l’amour, la joie sans fard ni calcul, voilà ce que Marie lui a donné.  » Farce, drame, il n’y a que l’éclairage qui compte  » Mort-né, p.121.

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19 réponses à “Biographie

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  4. tapanar

    On ne sait rien de sa vie au cours des derniers mois, des derniers jours, s’il était seul ou pas, s’il était malade et de quoi, où il a été enterré, qui s’est occupé de lui à la fin de sa vie…

    • Une biographie plus fournie est en cours de rédaction. Dès à présent, je peux vous éclairer sur certains points : Blanc est opéré par Henri Mondor à la Salpêtrière en février 1951 d’un cancer généralisé ; sa femme, Jacqueline, l’accompagna jusqu’au bout, i.e. juillet de la même année. Il est enterré à Auvers-sur-Oise, à deux pas de la sépulture de V. Van Gogh.

      • tapanar

        Merci beaucoup pour ces informations. A la lecture de ses ouvrages, on aurait pu imaginer un suicide et la fosse commune… Il y aura eu, en fait une femme présente au début et à la fin de sa vie…

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  7. tapanar

    Merci beaucoup PYK pour cette biographie très fouillée. J’imagine le travail de fourmi que cela vous a demandé pour reconstituer les évènements de sa vie. C’est un vrai cadeau que vous nous faites. Je comprends mieux son œuvre de révolté. J’ignorais sa rencontre avec Simone Weil et ce n’est pas trop étonnant qu’ils se soient rencontrés étant tous deux des caractères passionnés et ayant participé à la guerre d’Espagne et partageant tant de centres d’intérêts communs.
    Il aurait donc un fils de 71 ans aujourd’hui… Sait-on s’il s’est occupé de faire vivre la mémoire de son père ? Pas sûr… vu que vous semblez être le seul à continuer à faire vivre son nom, son œuvre… Merci à vous ! Gilles

  8. Henri Laporte

    Enfin une photo de Julien Blanc merci

  9. Pingback: Julien Blanc et Carry Hess | julien-blanc-romancier-1908-1951

  10. Lord Redwolf

    c’est génial

  11. Charly

    Vraiment bien !!!!
    A lire absolument !!!!

  12. Pingback: Julien Blanc à L’École pratique des hautes études – 1938-1943 | julien-blanc-romancier-1908-1951

  13. lorand

    vraiment bien Mr Kerloc’h est un vrai artiste des 21 siècles. À lire avec beaucoup de passion.

  14. milow

    travail poussé qui mérite toute son attention, on sens donc que par cette recherche sur julien blanc, l’auteur c’est réellement investie dans ce projet et que celui-ci mener à bien; représente un ouvrage tout à fait fabuleux et instructif.

  15. le dictateur

    ce travaille est impressionnant je vous remercie pour votre recherche a poursuivre

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